2015-10-12

La génisse du Père Mathieu - Quatrième conte d'Argonne




Un petit conte d'Argonne, "La génisse du Père Mathieu"...  







 Bien des murs ont été dressés, et bien des murs se sont écroulés, depuis que sont passés les jours que je m'en vais conter.

C’était il y a longtemps, en Argonne, quand à Montfaucon vivait un métayer que l’on appelait le père Mathieu. Il était le fils d’un Mathieu et sa femme également, les deux donc étaient fils de Mathieu, savoir, deux Mathieu différents – car on est au pays d’Argonne des gens honnêtes malgré tout, et il faudrait vraiment de très gros hivers ou une hérédité bien triste pour qu’on s’en aille à donner ainsi le père à la fille ou la sœur au frère.

Les noms des femmes eux sont perdus – on est peut-être pas très juste à faire ainsi, mais c’est comme ça, soit que les hommes sont trop méchants avec les filles, soit que leurs noms doux à l’oreille sont bien trop tendres pour être gardés longtemps, comme les fleurs fraîches qui sont au sous-bois, quand les noms des hommes eux sont durs et solides comme sont les rochers des carrières, soit qu’elles sont trop bonnes pour aller faire toutes ces tristes choses que font les hommes et qui font qu’on n’oublie pas leurs noms ni leurs prénoms d’ailleurs. C’est bien triste que cela, enfin.

Ce métayer, s’il n’était riche tout à fait, vivait pour le moins dans un état heureux. Il avait quelques gailles pour le fromage, des pouillâtes, de la fauche, et suffisamment de terres louées, de prés, de rouïons et de futaies, pour supporter la vie de tout ça et tirer du bon bois pour s’en aller chauffer tout l’hiver. A la fin de l’automne, il regardait s’aligner les gros pots de grès gris et bleu plein de rillettes et de viande salées et les grappes d’oignons le long de son couloir, fumant gaiement son tabac sous les premiers givres.
Oui, il allait et portait bien.

Il avait des enfants solides, sur lesquels les maladies passaient sans qu’ils en trépassent – comme la pluie sur le bois de chêne – et une femme – celle qui lui avait donné les trois drôles qui allait derrière lui quand il allait vers la messe ou la foire – elle aussi solide, belle d’une beauté rugueuse, non trop dégrossie, sauvage et franche.

Elle était durement belle – comme une pierre bien taillée –  et bonne, et toujours il la trouvait où il attendait qu’elle se mette, à faire les choses qu’il avait demandé qu’elle fit, sans trop poser de question, et rieuse souvent au début, et endurante et douce toujours, et contente d’être contre lui quand il venait contre elle, dans le lit, la nuit, ou au milieu des travaux des champs, le jour. C’étaient là des pauses bien méritées.

Mais à force ce bonheur avait été perdu. Et petit par petit il ne lui avait plus parlé.

Alors comme elle n’était pas mauvaise, elle n’avait pas cherché à ce qu’on lui parle ailleurs. Elle avait simplement laissé faire, guettant, attentive, cherchant ses mots à lui dans les longs silences, rares, comme des fraises des bois.

Quand un mot s’envolait de sa bouche elle le prenait contre elle, et elle le buvait comme une gorgée fraîche, toute froide et bonne comme les eaux de Saint-Clair – qui sont bonnes pour les malades et tous les gens dans la peine.

Mais la source se tarissant, elle n’eut plus ses petits plaisirs pour elle. Plus souvent ses grands yeux étaient vides, ou plutôt vidés, comme sans fond à force de ne plus être regarder qu’à travers par son homme et de ne plus mettre son regard dans le sien. Il n’y eut plus jamais de sourire non plus – pour fendre sa face ronde sous son nez retroussé, et entre les drues mèches blondes qui dépassaient de son fichu, et entre ses deux joues roses et parfois rubicondes quand il la regardait, avant.

Il ne lui parlait plus non, et même, il ne semblait plus la voir.

Au début ce fut dur pour elle mais s’en est-il soucié ? Son tabac a-t-il changé de goût quand un soir où il avait été tant dur avec elle tout le jour – il lui parlait encore alors, mais ce n’était plus déjà que des mots amers, des colliers de reproches qu’il glissait autour de son cou – qu’elle avait descendu vers le bois du Fayel, et se sachant seule, elle avait crevé ses sanglots ?

Il ne disait rien, et pas plus aux autres qu’à elle. On ne le voyait plus trop au village, restant dans son maison. Alors pour rire, au village, on l’appelait le mansileux – le mansile, ou mesnil, étant le vieux mot pour maison.

La pauvre femme du père Mathieu, craignant une maladie ou un gros souci de canon dont il n’osait parler – le canon, c’est la redevance annuelle que paye le métayer, le fermier qui il est locataire, à son propriétaire – n’avait pas fait de gêne ou d’embarras au père. Elle avait même été plus gentille encore, pleine d’attentions, à lui faire des bons plats, à soigner sa lessive, à lui dire du gentil, à le gâter à la couche.

Puis, les années passaient, rien n’allant dans le sens à s’arranger, elle avait fait rond son dos, et s’était mis à préférer ces silences sans horizon aux vilains mots.

Et puis il y avait les enfants à s’occuper, et leur petite possession de terre qui absorbait tout le travail et toutes les humeurs de leur deux corps ; alors elle s’oubliait.

Puis leurs enfants grandirent, les garçons étant partis en place dans des fermes ou chez des artisans alentours, et leurs bacelles leur ayant été achetées pour être mariées – achetées, car en ce temps-là, autant en Argonne que dans la Woëvre, il n’existait point de dot de pour les filles, mais au contraire, il incombait au garçon de  payer le prix de la fiancée ; car une fille de moins dans une famille était vu alors comme une grande perte pour un foyer, quand les garçons, peut-être chez nous forts mais bien trop remuants, étaient souvent vus comme un embarras plus grands.

Deux jumeaux tous petits étaient encore venus tout après les autres, deux beaux garçons blonds comme leur mère, petits mais forts, et qui avaient encore occupée un peu la pauvre femme du père Mathieu. Mais l’un, une fois sevré, avait été donné par charité à un gentilhomme et à sa femme privés d’enfant, qui pour donner le merci avaient offert au père Mathieu un bel aze – un âne – et beau bât de bois, avec de beaux anneaux de fer, un beau travail d’un artisan de Clermont sans doute, car les meilleurs bâts viennent souvent de Clermont. L’autre petit blondin était mort à peine ses deux ans fêté.

Après la mort du petit, le silence fut. C’est ce qu’on a dit. Un silence dense, lourd, épais, gras comme la grosse glaise d’automne.

Le père Mathieu n’était plus que rudesse pour elle, mauvais et injuste, et ombre pour les autres. Elle était silencieuse, fermée, perdue derrière ses mèches et ses yeux de verre, parce qu’il était blessant, et qu’à force d’être un méchant homme il avait éteint son âme. Elle gardait peut-être au creux de ses gestes une bonté qui attendait qu’on la saisisse. Elle était peut-être encore vivante au fond, sous elle. Mais qui eut pu savoir ?

Ils étaient comme ça, dans leur ombre de vie, deux grains posés sur une planche, quand soudain le père Mathieu colla son regard dans les deux yeux de sa femme.

Il était assis à manger un plat de poix, elle passait, un jupon à la main. Il se leva : « Tiô don’ ! Tiô don’ de tsa ! Vlà que j’â une miauteuse à ma maison ! Môn ! Môôn ! V’là don qu’on est à la fin ! Je m’en vâ te râvouiller et te corriger la bête !  »

Il attrapa sa femme par la main et la tira durement vers l’étable la frappant deux ou trois fois.
Arrivé dans l’étable il la poussa sur une couche de foin, lui ôta sa robe, puis prenant une coûte, la lui passa autour du cou, et attacha le bout au râtelier. Il la frappa encore avec un jonc qui était là debout contre le mur de torchis. La corde de chanvre attachée trop bas tirait – la contraignant à demeurer à quatre pattes, ou au moins penchée en avant – et lui brûlait la peau. Il mit de l’eau dans le grand baquet de bois gris monoxyle qui servait d’abreuvoir, et une brasse de foin dans la mangeoire. Avant de partir il dit encore : « J’suis pas mauvais mettre, je t’ai remis la bonne paille et d’l’eau bien claire. Min t’en v’là non à oublier ton maû. Sotte bête ! T’et folle géniss’ deut point rester au foin dis don’ ! En v’là don’ ! Une aumaille au foyer ! Dans min logis ! » 

Puis riant, le père Mathieu retourna à son plat, et sa femme resta sur le foin, rougie, nue.

Elle se prit à pleurer.

Son homme la prenait pour une génisse ! Il était donc bon fou ! Elle s’en voulait de n’avoir rien vu venir aussi, et surtout de n’avoir rien dit ni fait. Mais elle avait été surprise par ses mots. Il n’avait pas parlé depuis des mois.

Alors par son homme elle s’était laissée faire, et s’étant rendue à son étrange tour, elle accepta qu’il lui passa la longe.

Il la conduit nue au foin, la laissant à l’étable attachée au râteau. Lui mangeait son plat sans lever les yeux. Elle pensait : combien de temps cela pouvait aller durer ? Il semblait bien malade ! La prendre pour une vache, son épouse – enfin, une jeune au moins, une aumaille il avait dit, et elle en fut touchée de flatterie malgré elle  – mais il l’avait molestée, quand jamais, Dieu, ni elle ni personne ne l’avait vu jeter sa main sur quiconque. Cela l’inquiéta, mais, après tout.

Couchée sur la paille bien des choses passaient dans son esprit. Défaire la corde serait facile, mais où s’en irait-elle ? Et qui la croirait ? Et puis c’était son homme, monsieur le curé l’avait bien dit avec les mots latins de Dieu – mais qu’il avait expliqué parce qu’il était bon – ils étaient marié pour le meilleur et pour le pire. Et puis, il parlait de nouveau, et il semblait la voir, mal, autrement, mais c’était la voir quand même. Peut-être allait-il se soigner avec ses mots ? Dieu avait bien créé le monde avec ses mots latins à lui. Alors le père Mathieu pourrait peut-être se guérir comme ça ? Petit à petit.

Elle était prête à supporter l’épreuve, pour voir, et pour l’aider si c’était là son devoir. Heureusement que c’est le printemps se dit-elle, dormir au foin par l’hiver. Je serais tôt morte.

Les jours suivant, il s’occupa d’elle tout comme d’une génisse. Il la lavait, lui mettait la litière et lui enlevait, changeait aussi son breuvage. Il la regardait souvent tendrement. Prenant tout le temps à prendre pour bien la soigner, comme l’on soigne les bêtes que l’on veut vendre à la foire ou, aujourd’hui, passer par les concours – mais il n’existait pas de tels concours alors. 

La nuit, ou quand le père était aux prés, elle défaisait sa corde et allait nue à pas de loup dans le logis, prendre de la soupe et du pain et boire un verre de vin. 

Ils étaient bien trop pauvres pour avoir un vrai miroir – de verre épais passé au mercure comme on faisait alors – avec un cadre richement doré. Mais enfin, passant un jour à Stenay il avait récupéré à la foire une chute de glace, qu’il avait fait montrer dans un sobre cadre rond de noyer pour lui offrir. Elle décrocha du mur la petite glace piquée de taches noires enchâssée dans le bois rond et se mira dedans. Ses longs cheveux blonds tombaient sur ses larges épaules, sa taille était fine, pincée, quand ses hanches étaient larges. Son ventre était un peu rond, ses bras poupards, et ses fesses et ses cuisses fortes également, mais rondes de gras et des muscles dessus. Ses seins comme deux grosses pommes étaient pâles comme le lait, comme deux fromages frais posés sous deux framboises. Elle se détaillait, passant la glace. Alors elle vit qu’elle était encore jolie, sans doute moins qu’un homme ou qu’une voisine l’eut jugée, car les femmes sont terribles juges pour elles-mêmes, mais assez pour qu’on lui vit venir un léger sourire à la face. Une seule chose appuyait sur son cœur : elle gardait de la grande période de silence ses yeux au vague, sans expression, ou légère, triste. Un peu comme ont les bœufs et leurs vaches se dit-elle, sans faire plus attention à cette petite flamme qu’on lui avait éteinte.



Traversant les pièces du logis pour s’en retourner à l’étable elle vit également que le logis se maintenait. Le ragoût était bon. Le ménage était fait. Et il est vrai qu’elle le trouvait plus gai. On l’entendait chanter parfois.

Quelle drôle de passion passait donc par son mari ! Elle se disait. Et lui continuait les travaux de printemps. 

Parfois, il la portait au pré, tenue en coûte. Pour lui faire plaisir elle marchait et courrait autour du lui, se roulait dans l’herbe, mûtait comme une vache, riait. Elle se disait, il n’est point moment de rompre le charme. Des fois, elle croyait qu’on allait les surprendre et elle allait cacher dans un bosquet d’herbes plus hautes. Couchée au pré, l’herbe piquait ses seins ronds et le soleil chauffait ses fesses et son dos, elle aimait ça. Puis elle pensait à sa cachette : qu’on eut dit au village de la voir nue courant, un bout de corde au cou ?

Il prenait long de temps pour la soigner, et pourtant, il ne semblait point vouloir la vendre. Le soir, il venait parfois, et, s’asseyant sur un boutte-cul, il fumait la pipe auprès d’elle, lui racontant les choses de la journée ou quelques secrets. Elle ne disait un mot, pesant juste de sa tête sur sa cuisse à lui, pour lui donner un peu de chaleur. Il répétait souvent que les prés étaient plein de durs travaux pour un homme seul. Mais qu’il avait du bon aussi, et que l’on verrait bien. Et puis qu’elle était là, qu’il dit.

Elle riait intérieurement. Allait-il se mettre à chercher une femme ? Elle accueillerait drôlement la nouvelle épouse ! Et puis non, on allait demander après elle à Montfaucon s’il allait de la sorte chercher à l’épousaille. Elle résolut de garder une robe roulée dans un sayel de bois non loin de sa litière. En cas de visite elle aurait là alors de quoi se feuiller (se moquer).

Disait cela, il se mit debout, et baissant sa braguette, vient à elle la bezette (le "bazar", pénis) au-dehors. La nature est toujours là au-dessous se dit-elle. Elle voulut se lever pour le serrer dans ses bras, et couvrir sa bouche de ses joues et de ses lèvres rouges, mais il la maintint de ses mains fortes sur quatre appuies. Ainsi faisant, il la repoussait tout en passant en elle. Elle voulut pleurer mais elle sentit aussi qu’il savait toujours trouver la place ou sa taille était la plus fine et y serrer ses mains. La caresse des mains rudes sur son ventre blanc de rondeurs était si juste et si bonne. Et puis il était là, dur et brûlant où elle était fraîche et douce, engorgée. Elle eut un soupir parce qu’il venait fort, heurtant de son bassin le pont de chair qu’elle faisait sur la paille. Il râlait, rouge, secoué de toux parfois, pourtant il était un bon travailleur, mais on avait plus l’habitude de ce genre de travail là, et c’était là une épreuve pour le cœur, parce qu’elle était si douce sous lui, si pleine de grands cheveux d’or où venait se perdre leurs grosses gouttes de sueur qu’ils lançaient comme un semi de verre.

La femme du père Mathieu le sentait si loin en elle qu’elle rompit le pont, ne tenant plu.

Le père Mathieu, qui avait lui aussi senti le nœud casser au-dedans de sa femme, débordé de péché, redoubla de force et de malice dans la chounette de son épouse brisée par son plaisir.

Puis il s’écroula de côté, étouffé de plaisir, brûlant et vide.

Elle, elle demeura longtemps le corps plié, les yeux clos perdus dans les brins blonds de paille et de cheveux, toutes ses forces rassemblées en boule sous elle sur la litière, mais plus dans son corps.

Toujours cambrée, toujours ouverte, cassée comme la pomme tombée de l’arbre à la pierre, ou comme la bûche que la lame de fer à vaincue, elle avait perdu la bataille et elle offrait maintenant sa chair battue et fendue à la paille, à la poussière, à l’odeur de menthe fraîche qui volait dans le soir et aux bêtes de la nuit.

Elle oublia tout dans le rêve.

Quand elle se réveillât au matin elle se sentit toute pleine de douleurs. Elle se sentait la tête lourde, le contact du sol lui paraissait rigide. Ses jambes ne pliaient pas normalement. Elle se sentait comme dressée à tenir sur ses doigts. Elle chercha à se redresser mais il fut impossible d’accomplir ce geste. Elle mit sa main sous ses yeux, elle vit le sabot fendu, les poils drus au-dessus. Une magie mauvaise ou un esprit méchant l’avait changé en blonde génisse.

La panique et la douleur saisirent tous ses os. Elle voulut pleurer, mais elle ne le put.
Elle voulut s’effondrer, se jeter à terre comme quand on a les jambes battues par la trique, mais elle était maintenant faite comme une bête cornues. Solide comme une table de chêne elle ne pouvait plus se laisser tomber si facilement sur le sol. Ses jambes étaient raides comme des madriers. Elle eut bien du mal à descendre ses flancs à la terre.

Quand le père Mathieu arriva il ne manifesta aucune surprise. Il lui passa la coûte et la conduit au champ.

L’été arriva. La femme du père Mathieu restait prisonnière entre ses cornes et le père Mathieu ne manifestait aucune émotion. Il vint encore un peu à elle, mais sans doute à cause de la nouvelle manière dont elle était tournée il ne retrouva pas le plaisir qu’il avait eu et il s’en retourna déçu. Pour elle, s’était là comme sentir le vent. Il s’occupait toujours bien d’elle mais son entrain allait bien diminuant.

Par deux fois des visiteurs vinrent à la fermette, mais elle ne put que mugir son désarroi. Le père Mathieu s’interrogeât sur la colère soudaine de sa bête, s’excusa, et l’accident fut oublié à la cuisine.  La pauvre mère Mathieu se dit que le secours ne viendrait pas des hommes.

Or il arriva que vers la saint Thomas, un homme tout feuillé de beaux habits vint quérir le père Mathieu. Il avait à trouver pour le mariage du fils aîné du grand bailli du Vermandois une pièce à rôtir.  On lui avait parlé d’une génisse admirable, il souhaitait l’acquérir. On proposa un prix important mais le père Thomas eut un pincement qu’il ne s’expliquât pas et repoussa l’offre de l’envoyé du bailli.

On fit une seconde offre, double de la première, le père Mathieu accepta.  La génisse était vendue. Le père Mathieu était chargé de la tuer, d’en rôtir ses parties, et de les faire servir au banquet du mariage, banquet qui, fait d’exception, se déroulerait à Montfaucon, à la frontière –Montfaucon était alors tout près des terres d’Empire des ducs de Bar.

Le père Mathieu, pesant l’or qu’on lui avait laissé pour sa bête s’étonnait de voir subsister malgré le prix donné – six fois sans doute la valeur véritable d’une génisse – un pincement dans son cœur. Parti raconter au village son histoire, les paysans croisés s’étonnèrent de sa sensiblerie.
Six fois le prix, si c’était une affaire ! On s’attroupait. Une femme demanda après son épouse qu’on ne voyait plus, il haussa les épaules et s’éloigna en souriant sous les rires des paysans qui répétaient tapant sur leurs épaules : Six fois Dieu ! Six fois Dieu !

La veille du jour dit pour le mariage il prépara un grand brasier au dehors, ni trop prêt ni trop loin du banquet ; pour servir aisément, sans déranger par les odeurs graisseuses. Au matin de l’union il alla à l’étable et égorgea, pela, et découpa la génisse. Il mit les morceaux à rôtir, des larmes lui venaient, il se trouva bien sot de pleurer ainsi comme un jône. Il pensait : « Six fois la soume… tou’ d’cet or j’ma pâyé… et pleur’ coumme’eul ti’ bébé ! Bon, fin couillon d’sentir soi si triss’ ! » 

Après les avoir posés sur les plats d’étain et emballés il trouva que les pièces rôties n’étaient plus si lourdes qu’à la découpe. Une génisse ce n’était pas tant de viande que ça finalement, espérons que le bailli est assez à manger. Il se rassura en se disait qu’il était déjà payé, et qu’il ferait le compte des os en cas de problème. Puis il pensa que peut-être son cœur se sentait enfin plus léger. Six fois le prix, un petit tas d’or, voilà une somme à avoir en main au moins une fois quand même, c’était des sous, et donc une joie.

Quand tous les plats furent sur la table le bailli fit lever les tissus. Quel choc pour les convives de découvrir sur les plats d’étain alignés devant eux les bouts rôtis d’une belle femme blonde. 

On reconnut bien vite Marion, fils de Mathieu, la femme du père Mathieu, à cause de sa belle tête ronde et blonde – parce que l’envoyé du bailli avait demandé au père Mathieu que dans un plat on présente la tête de la bête servie debout, non rôtie, pensant qu’on aimerait voir de quelle bête magnifique on allait faire banquet, et que le père Mathieu avait suivi cet ordre – présentée sur un plat central, dressée sur une verdure.
Des cris d’effroi montèrent de Montfaucon. La mariée s’effondra et ses dames avec elles. Bien des hommes également défaillir face à ce crime affreux.

On ne tint pas de lit de justice au baillage ce jour-là, un officier ayant planté sa dague dans les entrailles du père Mathieu avant même qu’il eut pu dire un mot.





(N'hésitez-pas à signaler toutes fautes d'orthographe et autres mots de vocabulaire un peu obscurs...)

Et je rappelle que je serai ce week-end à Stenay (aux frontières de l'Argonne justement) pour les "Diableries"! 



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