2015-09-15

"Le diable chevalier" - conte d'Argonne


Bien des murs ont été levés, et bien des murs se sont écroulés, depuis que sont passés les jours que je m’en vais conter. En ce temps-là, sur la voie des romains qui passe au sud de Verdun, non loin de Saint-Mihiel, il y avait un riche bourg dont le nom est perdu. Au début, ce n’avait été qu’un petit bourg de rien. Mais un gué de la Meuse à proximité, et une pente forte après, en avait fait un point d’étape obligé pour les chariots des marchands passant de Metz à Reims, ou plutôt de Divodurum à Durocortorum, qui étaient alors les noms de ces villes ; ou plutôt les noms que les romains avaient donnés à Metz et à Reims et que certains utilisaient encore, même si les romains avaient quitté la Woëvre depuis plusieurs générations, et qu’on utilisait déjà les noms nouveaux, ceux qui ont été forgés sur les noms des peuples qui vivaient dans ces villes, les Rèmes et les Més. Je le dis, ce fut d’abord une ville très petite, un hameau de rien. Et puis, on avait construit des auberges pour accueillir les marchands et les voyageurs de toutes sortes, puis, des granges pour les chevaux de poste. On avait créé des boutiques pour y trouver tout ce qu’un voyage rend nécessaire. On avait multiplié les tavernes aussi, et mis dedans des gueniches (filles ou femmes aguicheuses), des filles sans fichu aux cheveux, aux robes serrées, découpées dans des tissus qui attirent l’œil et au col ouvert loin sur le devant qui montrent loin la gorge, et qui font aussi partie de ce que cherchent les voyageurs. Bientôt, quelques bons artisans s’étaient installés là, des potiers, des forgerons, des orfèvres, des brasseurs, et la ville avait gonflé de taille. Quand les routes n’avaient plus été sûres du tout – quand les Romains se sont faits moins nombreux – on avait mis des hommes en armes sur des chevaux pour faire des escortes, et ceint la ville de puissants remparts de pierre et de bois pour la protéger des étrangers. Et ils étaient nombreux les peuples inconnus que le destin ou la misère avaient jetés sur les routes de ce temps. Attila lui-même était passé non loin de la Woëvre. On raconte même qu’il avait fait dresser son camp à la Cheppe ; c’était la veille de la bataille des champs catalauniques, la première bataille que le roi des Huns perdit contre les forces jointes d’Aetius le dernier des romains et de Mérovée le premier grand roi franc. D’ailleurs, ceux qui vont à la Cheppe voient toujours derrière le hameau un grand rond de terre, le camp d’Attila, et à côté encore un lieu-dit, l’Ahan des diables, qui vient du nom du cri que poussaient les guerriers d’alors quand ils allaient pour mettre en terre leurs morts.

Mais le roi de cette ville, car à la tête de cette ville était un roi – ce n'était là qu'un seigneur il est vrai, mais tout seigneur dans les périodes troublées est comme un roi en son petit pays – ne craignait pas les Huns. Pas plus qu’il ne craignait les autres barbares d’ailleurs. Il ne craignait pas la foudre non plus. Et il ne craignait pas les maladies ; pas plus celles que donne le froid que celles données par la chaleur des femmes. Il ne craignait pas les loups, non plus, pas plus les ours ou les aurochs qu’il aimait à chasser. Le roi était un bon vivant. On le voyait toujours entouré d’amis, toujours enjoué, à remonter le moral de ses hommes, à féliciter ceux qui le méritaient, à demander des nouvelles de leurs femmes. Il n’était pas du genre à rester en sa maison pour s’occuper de faire aller la cuisine. Il était fier, brave aussi. Sur lui, et sur ses moyens, on pouvait compter sans mesure. Vraiment, le roi était aimé de tous ses sujets. Et il était aussi aimé de sa fille Madine. Madine était un ange, ses qualités étaient nombreuses. Elle était intelligente, drôle, vive, belle, et généreuse. Pour son père, la jeune fille était le plus précieux de tous ses trésors. La bacelle était si maline et si charmante qu’il l’emmenait souvent négocier avec lui le prix d’une escorte à un marchand, ou l’achat de chevaux de poste à la ville voisine. Et même par deux fois déjà, il avait emmené la jeune fille à la chasse. Elle était également aimée de sa mère, la bonne reine Gervinde et de sa jeune servante Marie dont elle était très proche et qu’elle traitait comme une sœur.

Or il arriva qu’un hiver, alors que Madine et son père jouaient à un jeu de pions, qu’on vint annoncer au roi une terrible nouvelle. Un dragon avait été aperçu au-dessus de la forêt voisine. Au matin, le roi fit atteler ses meilleurs chevaux et seller ses meilleurs cavaliers pour la traque de la bête. Ils la découvrirent à midi auprès du rupt, la colline escarpée qui monte au-fond du bois de Kœur . La bête était proprement monstrueuse. Elle accueillit la troupe de chevaliers dressée sur ses pattes de derrière. Elle paraissait bien haute comme un hêtre. Trapue, elle tenait de la martre, du lézard, du blaireau et du crapaud. Elle avait la tête plate comme celle d’une marte, mais couverte d’écailles et de plaques qui lui faisaient comme de la corne sur le dos et aux sourcils. Elle appuyait son gros corps mou sur quatre pattes coudées, comme sont celles que l’on voit aux tortues, avec de grandes griffes noires et tranchantes comme de longs éclats de silex. Sa bouche rappelait celle d’un crapaud, mais était toute garnie de dents pointues et tranchantes, placées entre deux mâchoires musculeuses comme l’on voit aux blaireaux, sur lesquelles la bête faisait aller lentement sa langue poisseuse. Sur ses flancs, pliés, elle portait deux grandes ailes comme sont celles des chauves-souris. Ses yeux étaient d’or, comme ceux que montrent les garrots – les canards blancs et noirs que l’on ne voit apparaître en Woëvre qu’au cœur des hivers les plus rigoureux. Tout autour, la belle futaie de chênes et de hêtres, qui avant coiffait la colline, avait été arnée (ravagée) comme une moisson de rien, tant et si bien que l’on ne voyait plus du beau bois que des jonchées d’essillies (bois inutilisables), branches cassées, tronc arrachés. Le roi donna l’assaut. Quand les cavaliers, armés de glaives et de lances, approchèrent de la bête, celle-ci les accueillit par un cri sinistre un peu à la manière du cri que font les hérons quand ils sont dérangés, mais bien plus fort – fort comme la réunion des plus forts des brames des dix plus gros cerfs qui sont dans la forêt de la Haute Chevauchée – et par deux coups de ses puissantes pattes qui couchèrent les cavaliers. Le roi lui-même, qui les avait joints, fut blessé. On le ramena au château porté par quatre écuyers. Il fut étendu sur sa couche avec l’ordre d’y rester. Un autre assaut fut donné qui emporta les survivants du premier combat. Et la bête ne fut pas même blessée. 

Pendant des mois elle parcourut la Woëvre portée par ses pattes ou par ses ailes, ravageant tout où elle passait. Le commerce décrût. Les paysans fuyaient les campagnes. Tous, même les plus pauvres s’en allaient seuls la binette et le baluchon à l’épaule. Les plus heureux, on les voyait passer avec femmes et enfants, traînant leurs menus chariots sur les routes et conduisant parfois en un bœuf ou un mulet. En ce temps-là, les chars étaient dépourvus de direction et étaient guidées par des sillons profondément creusés dans les dalles de la chaussée et c’est pour cette raison que l’on appelle ces routes des voies à ornières. Il n’y en a plus maintenant. L’hiver vint, les moissons avaient été empêchées, et on vécut au château sur les réserves de l’an passé. La cour s’affamait et se dépeuplait. Les servants et les servantes partaient eux-aussi. Seule restait dans la suite de la princesse Madine sa bonne servante Marie qui refusait de laisser sa princesse esseulée. Pourtant, un valet, le bel Adaric, avait bien proposé d’emmener la jeune Marie de l’autre côté du fleuve, loin en Argonne, où le dragon n’attaquait ni ville ni ferme. Mais Marie avait refusé. Le bel Adaric était loin maintenant. Le château était vide, et froid, parce qu’il fallait bien sauver le bois de chauffe. Les deux jolies adolescentes, pour se donner un peu de chaud, ne quittaient plus trop la chambre et se blottissaient l’une contre l’autre dans la couche de la princesse. En d’autre temps, oui, on aurait bien là trouvé matière à cailleter ou à jaser comme font les pies. Mais tous étaient affamés et plus personne n’aurait trouvé courage à perdre son peu d’énergie en bêtise. 

La jambe du roi s’était remise, depuis le premier combat avec la terrible bête du bois de Kœur. On avait relancé trois assauts, mais aucun n’avait été victorieux et on avait perdu les meilleurs combattants de la paroisse. Pour trouver de nouveaux combattants, le fidèle chancelier du roi eut une idée. Il allait proposer un prix au brave qui viendrait à bout de la bête. On descendit au trésor royal, on y trouva les caisses et les coffres vides de tout écu et de tout denier. Le chancelier et le roi s’enfermèrent pour réfléchir. Le roi ne pouvait proposer de fief, son territoire étant trop petit pour supporter qu’on le découpe pour en offrir un bout à qui que ce soit. Le roi ne pouvait proposer sa couronne, c’était se condamner, lui et sa famille, à abandonner leurs terres et à partir se louer comme gens de rien ou vivre chez un cousin. Le roi ne pouvait donner sa femme, c’était inconvenant. La reine avait près de quarante ans et on ne pouvait offrir la main d’une ragosse (une femme d’âge mûre) à un preux chevalier, cela n’est pas à faire. Mais il pouvait offrir sa fille. Le lendemain matin, on fit mettre en selle tous les postillons, et tous les garçons qui servaient dans les postes. On en envoya à Verdun, à Metz, à Reims, à Sedan, et au-delà même. Il y en eut qui descendirent la Meuse jusqu’à Namur, ou même qui prirent la route de Germanie, portant le message chez les Saxons et les Thuringiens. Dans tout le pays des Francs, dans toute la Germanie, chez les Chattes et peut-être au-delà, on entendit qu’un riche roi, en Woëvre, maître de son petit état, offrirait à quiconque tuerait le dragon qui ravage son pays la main de sa jeune et belle fille. L’idée d’être offerte en gage à un prince inconnu ne séduit pas la tendre Madine, ni sa servante Marie. Mais telle était la volonté de son père, et bonne fille, elle allait s’en contenter. « Peut-être pourrait-elle emmener Marie avec elle ? » pensa la jeune fille. Marie pleura quand elle entendit la nouvelle. Elle courut dans la chambre et embrassa Madine. Pour la consoler, Madine prit Marie sur ses genoux, tout contre elle. Elle caressa lentement la nuque fine de sa servante et peigna ses longs cheveux blonds de ses doigts d'ivoire, sa tête tout contre la sienne. La nuit venue, la jeune princesse fut tendre avec sa fidèle servante, juste comme celle-ci lui demandait. 




Dès le jour suivant, un premier chevalier se présenta devant le roi, demandant qu’on lui indique le repaire du dragon. Il fut conduit au bois de Kœur, qui n’était plus alors qu’une colline décharnée, au sommet de laquelle était un grand nid fait d’arbres arrachés puis entremêlés, sur lequel était couché le dragon. Armé d’une longue pique, il s’élança dans la côté ravagée à l’assaut de la bête. Sa progression entre les troncs couchés et éclatés était lente et difficile. C’est épuisé qu’il arriva aux pieds du dragon, qui n’eut qu’à le pousser mollement à terre avant de planter une de ses longues griffes noires dans le torse du chevalier, perçant sa tunique et perçant son haubert – qui est un genre de cottes de maille hérité des Gaulois – jusqu’à transpercer le buste du malheureux. 

La princesse et Marie apprirent avec peine la mort de ce premier combattant. Une messe fut donnée le jour même, où elles dirent des prières pour le salut de son âme. Elles étaient tristes dans leur cœur, mais au milieu de leur peine, elles savaient aussi qu’au moins, pour un temps inconnu encore, Madine n’était pas donnée et demeurait libre d’époux. D’autres chevaliers vinrent se présenter. Riches ou pauvres, seuls ou en groupe, venus des pays alentours ou de confins inconnus. Aucun ne reçut la main de la princesse, subissant tous des sorts terribles aucun ne semblait capable d’abattre l’affreuse chimère. Le roi commençait à perdre espoir. Mais une nuit, alors que Madine reposait endormie sur le sein pâle de sa servante, l’archange Michel lui apparût. Des mots abstrus pour elle sortirent de la bouche du messager de Dieu, puis Madine enfin comprit les paroles de celui qui commande aux anges. Il disait : « La bête du Kœur est au Diable. Et il arrivera un jour où son maître reviendra la chercher. Guette le signe et alors seulement cache-toi ici, seule. Quand le jour sera venu, demeure encloîtrée sept jours. Et après ces sept jours, seulement après, retourne à ta famille. » 

Madine garda les paroles de l’archange en son cœur. Elle ne se confia ni à sa mère, ni à son père, ni à sa bonne Marie. Jusqu’aux premiers jours de l’été les chevaliers continuèrent à venir et continuèrent à trépasser, dévorés, écrasés, ou jetés en l’air et battus par la bête, qui pour être grosse n’en était pas moins leste. Passa l’été et passa l’automne. L’hiver s’annonça. Plus aucun chevalier ne se présenta. Depuis le printemps la bête était devenue moins farouche. On put retravailler la plaine et tous les roïons (champs fertiles) qui avaient tournés en friches, et faire des réserves de grain, de fruits, d’autres vivres et de bois. Le froid revint. Le bourg s’endormit de nouveau. La cour vécut au ralenti. Or il arriva qu’un jour, rentrant de la lessive, car les buïesses (lavandières), qui habituellement faisaient bouillir le linge pour la cour avaient fui l’année passée, obligeant les deux basselles (vierges) à faire elle-même les travaux de lessive. Elles découvrirent la petite genette qu’elles avaient trouvée dans un bois, et qu’elles élevaient comme un napion (nouveau né) entouré de toutes les tendresses qu’on pouvait donner, dansant et sautant drôlement sur deux de ses pattes. Une genette, même jeune, qui dansait, cela parût fort dialaw (bizarre), à la princesse et à son amie. Madine ne dit mot mais repensa aux paroles de l’archange Saint-Michel. Quelques temps plus tard, on annonçait en ville l’arrivée d’un étrange équipage. Vingt chevaliers, ayant à leur tête un inquiétant cavalier vêtu de noir, et deux fois plus d’hommes à pieds derrière leurs chevaux, venaient de passer les portes de la cité. Après l’arrivée de cette étrange et inquiétante compagnie les signes se multiplièrent. La bonne Madine y fut attentive. Le deuxième signe, elle le vit dans le regard morne et las des hommes de compagnie qui entrèrent dans la ville. Oui, dans les rangs de l’armée qui entrait dans la cité, aucun cavalier ni aucun fantassin ne bomba le torse sur son passage. Aucun homme ne lui fit un petit geste, ou lança à ses camarades une parole grasse pour attirer son attention. Aucun de ces yeux trop vides ne semblait la voir. Or depuis ses treize ans elle avait toujours eu l’habitude du contraire. Il est vrai qu’elle était très belle, et qu’il eut été difficile d’être indifférent à ses charmes, tant de chair que d’esprit. Le troisième signe, elle le vit quand le chevalier et ses hommes vinrent se présenter au roi. Lors de l’audience, l’étrange chevalier ne dit une seule parole, et, exprimant par la voix de son écuyer le prétexte d’une vilaine blessure, reçue dix ans auparavant et l’ayant défiguré, il conserva sous sa capuche une cagoule de cuir brun qui couvrait son visage, ne laissant voir de sa face qu’une bouche aux lèvres rouges et deux terribles yeux gris, de la couleur des gros orages qu’au fond de l’été on voit s’avancer depuis Buzancy vers la Meuse lorsque l’on est à Dun. Madine n’attendit pas de quatrième signe. Elle descendit à la cuisine, remplit de pain, de jambon, et de divers victuailles un sac de lin et remonta dans sa chambre. Elle ferma le loquet de sa pièce et attendit. La nuit venue, au-dessous d’elle, elle entendait la plainte déchirante de Marie qui l’appelait, et les appels de son père le roi, de sa mère la reine, mais aussi de tous les servants et de toutes les servantes qu’on avait envoyés après elle. Alors il arriva selon les mots que l’archange avait prononcés. Chacun au château semblait avoir oublié l’existence de la petite chambre où Madine était recluse depuis peu de temps pourtant. Une première nuit passa. Au matin, elle entendit partir en silence l’expédition du sombre chevalier au visage de cuir, et le soir, l’entendit revenir au son des trompes de cuivre et des tambourins. Une clameur secouait la cité. On avait tranché la tête du monstre et on la ramenait plantée sur une pique. Le chevalier noir avait vaincu la bête. 

Il vint réclamer son dû le soir même mais la princesse avait disparu. Le roi jura qu’on la faisait quérir depuis deux jours déjà, sans qu’aucun - ni maître ni servant - ne put la découvrit. Le sombre chevalier mis à la disposition du roi ses hommes au regard sans fond ni lueur pour qu’ils aident à trouver la princesse. Elle demeura introuvable. Le sombre chevalier était désormais appelé prince, parce que la fille du roi lui avait été donnée – ou plutôt prince noir, parce que son âme était aussi noire que sa tunique - ou prince sans visage, à cause de la pièce de cuir qui empêchait que l’on eut pu voir ses traits. Le prince noir s’était installé avec ses suivants dans une grande hôtellerie non loin de la plus grande porte de la ville. On raconta bien des tristes choses sur son séjour à l’hôtellerie. On dit qu’il avait fait remplir de gueniches (filles ou femmes aguicheuses) toute l’hôtellerie, qu’il les faisait aller les nines (seins) à l’air, et qu’il les distribuait sans plus d’égard qu’un butin sans valeurs à ses soldats. On dit aussi qu’il traitait ces filles comme l’on n’aurait pas traité un quimbe (vieux cheval) qu’on mène à tuer. On raconte encore qu’il donnait à boire à ces pauvres corps et que soudain gentil, il les prenait sur ses genoux, peignait de sa main leur cheveux doucement, prenait leur petites têtes tendrement dans ses mains pour leur donner des caresses et que soudain, quand elles se laissaient aller à lui, étant devenues par ses gestes tendres, gentilles comme sont les jeunes belettes, il redevenait alors très méchant homme et tirait leurs cheveux, ou les bijoux et boucles qu’elles avaient percés dans leurs corps ou les frappait et leur donnait la culeil (en Woëvre, c’est le nom d’une punition que l’on fait aux femmes qu’on trouve mauvaises en poussant fort leur fesses à terre ou contre une chose dure pour les blesser volontairement et les rabaisser). Certains se sont arrêtés là. Et d’autres ont raconté bien pire. Ainsi, on raconte aussi que lui et ses hommes, ne se contentant pas des plaisirs naturels qu’offrent le corps des femmes, avaient forcé plusieurs pauvres filles et deux jeunes garçons d’auberge par la voie que défend la sainte croyance. Certains se sont arrêtés là. Et d’autres ont raconté pire. Certains on dit qu’un soir il avait donné à boire à l’une de ces pauvres filles une boisson mystérieuse, et qu’après, celle-ci avait couru en hurlant, tenant sa gorge, de la bave aux lèvres, et qu’ensuite, enfin calmée, elle avait pris le glaive d’un homme assis dans l’hôtellerie à une table non loin et que tout en chantant une berceuse elle s’était tranché un doigt tout net comme s’il eut été s’agit d’une carotte et qu’au matin, elle n’en avait plus souvenir aucun. Certains se sont arrêtés là. Et d’autres ont raconté bien pire. Ainsi, certains dirent qu’un soir, ayant fait monter deux cusaces (filles ou femmes complètements dépravées, terme plus fort que « gueniche ») à sa chambre pour qu’elles boivent nues, chantent, dansent,  puis se conduisent en lesbiennes devant ses yeux avant qu’il ne les empoigne, ne les secoue, ne les rosse et ne les baise. Et on dit qu'alors, dans l'auberge, quand il avait mit son vit en l'une d'elle, celle-ci avait hurlé qu'on l'a brûlait vive, que son vît était tout comme un tison ardant et qu'elle en mourrait. Deux hommes avait alors aidé à son maintient enfoncé leurs doigts secs dans les chairs rondes, apétissantes et tendres de la femme que leur maître fouillait. Au matin, des filles, on n'en aurait vu de la chambre n’en descendre qu’une et que la pauvre jeune fille était dans un tel état, tant épuisée et blessée, qu’elle n’eut pas assez de force pour retrouver sa couche sans l'aide de camarades et que, terrifiée, elle n'avait jamais demandé après son amie. C’est pour toutes ces raisons que dans la cité, tant que le sombre prince et ses sombres hommes furent à l’hôtellerie, les bonnes gens ne traînaient pas autour de la bâtisse, et empêchaient même leurs enfants d’en passer trop près de peur qu’on les ravisse et qu’on les force, garçons comme filles. Enfin, il arriva qu’un matin, trois jours après avoir occis le dragon, le prince et ses soldats quittèrent la ville. La troupe partit sans bruit, comme elle était venue. Le prince franchit les porte de la ville, sans même se retourner. Comme si la princesse avait disparu de son esprit. Elle n’avait pas, par contre, été ôtée de la mémoire de ses parents et de sa douce servante Marie. Chaque soir, Madine entendait les pleurs de Marie, et les plaintes du roi son père et de la reine sa mère qui montaient des pièces inférieures de la tour où elle vivait recluse. Chaque nuit, les plaintes qui montaient étaient plus fortes, et Madine sentait alors comme une pointe s’enfoncer dans son cœur. Mais elle gardait courage, sachant bien que la semaine achevée, sa retraite finirait et qu’elle pourrait alors retrouver les siens. Or le sixième jour, peut-être parce que Madine avait trop froid, peut-être parce que Madine avait trop faim, ou peut-être parce que les plaintes devenaient pour elles trop dures à supporter, Marie ayant émis face à la lune le souhait de ne plus vivre si Madine ne lui revenait pas, Madine ouvrit la porte de sa chambre et courut se jeter dans les bras de Marie. Sa mère et son père étaient heureux de la voir. Si heureux, que le roi fit tuer et rôtir sur le champ un porcelet. L’un des derniers porcelets qu’on pouvait trouver dans la Woëvre dévastée. 

Madine tempéra son ardeur. Elle lui raconta comment l’archange Michel était venu à elle une nuit et comment il lui avait demandé de rester bien cachée sept jours après l’arrivée du diable chevalier. L’archange le lui avait dit : la goule était au diable, et seul le diable lui-même pouvait arrêter les destructions de son monstre. Marie et la reine se jetèrent face au sol pour implorer le bon Dieu. Puis, après lui avoir donné un baiser, elles l’enjoignirent de retourner dans la chambre. Mais le roi était bien trop fier, et bien trop vaniteux. Poussé par son orgueil au-delà des moyens permis par la bravoure, il fit sonner les trompes et les tambours du lieu pour annoncer le retour de Madine et faire savoir comment sa cité avait su se jouer du Diable. Madine, Marie et la reine qui étaient pieuses et bonnes furent pleines de stupeur. Mais le roi, trop bête et trop fat tel le rodomont plein d’orgueil, n’écouta pas leur appel à la prudence. Le soir venu - c’était la veille du septième jour -, le roi fit redoubler le chant des trompes et des tambours, dresser un grand banquet et arranger un lieu pour la danse, méprisant entièrement les avis des trois femmes avisées. Or avant même que le premier cochon soit rôti la troupe du prince pourtant partie bien des jours avant, entraient de nouveau dans la ville. Ses guerriers bien que peu nombreux ravagèrent la garde du roi. Ils tuèrent tous les hommes en armes du lieu, puis tous les hommes sans arme du lieu, les plus jeunes et les plus vieux. Enfin, ayant fait rassembler toutes les femmes et tous les enfants du bourg ils les passèrent au fil de l’épée, les jeunes filles comme les vieillardes, les garçons les plus solides comme les plus fins et les plus malingres acquets (garçons peu musclés, minets) et jusqu’aux nourrissons. On raconte que le Diable réserva à Marie un sort spécial et terrible. Il fit arracher les vêtements de la pauvre servante. Et, une fois dévêtue, la fit allonger nue sur la table du banquet préparé pour le soir pour y être clouée, sa vie encore en elle, par sept grandes pointes de fer, comme celle que l’on prend pour appointer les grandes portes de chêne des églises ou des granges, et qui font bien deux mains de long, et que mourante, son sang s’échappant d’elle, elle fut forcée tout devant son amie. Avant de partir, le Diable fit mettre le feu à la cité, et quand toute les maisons furent consumées en cendres, il fit affaisser le sol au-dessous la cité pour que plus jamais on ne puisse construire de maisons là et que jamais cette terre ne soit peuplée à nouveau. Toute âme qui était dans la ville périt. Toutes, sauf la belle Madine, que le Diable, son fiancé, fit attacher à l’un de ses étriers pour l'emmener chez lui, dans les gorges de feu où sont les neuf enfers. Le pays devint un marais insalubre, ponctué de trois étangs reliés par une rivière qui fut appelée la Madine, en souvenir de la pauvre princesse, par des gens des collines qui avaient tout vu et que le Diable avait épargnés. 

FIN


12 commentaires:

  1. Bien. C'est d'après une légende existante ?

    Par contre, il y a des mots que je n'ai pas compris poûma, choumâ, buïesse (lavandière, peut-être), dialaw, napion...


    La parenthèse sur les routes à ornières fait un peu perdre le fil, je trouve.

    Et j'ai repéré quelques petites fautes :
    "d’après les noms peuples qui vivaient dans ces villes, les Rèmes et les Més" les noms des peuples ?
    "Mais tous mourraient de fin" faim
    "Le terrain devient un marais insalubre" devint ?

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    1. Non, non, j'ai, j'ai tout inventé. Par contre les lieux existent, c'est vers Bar-le-Duc. J'ai essayé de reprendre des mots de patois, mais peut-être un peu trop du coup... Merci pour les annotations, corrections tout ça. Je vais modifier!

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    2. Ok, de rien pour les corrections.
      C'est parce que les noms de coin me disaient quelque chose que je pensais que cette histoire était d'après un conte d'antan.
      Et merci pour les traductions ajoutées.

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    3. Ce que je trouve incroyable, c'est la socialisation de la misogynie, sa ritualisation: la "culeil" (ici), ou la "saudée" que j'aborderai sans doute dans un autre conte, le vocabulaire échelonner pour considérer la vertu des femmes (quand les mecs sont évalués eux à l'aune de leur force, de leur intelligence, et de leur virilité). je m'appuie sur un dictionnaire du XIXe, écrit par un notable, ça joue sans doute dans la sélection des mots ausi. Mais c'est intéressant, et ça influence et même dirige un peu mon écriture.

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  2. Toutes vos modifs/corrections sont bienvenues!

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    1. Chouette histoire ! Juste une remarque sur le style mais c'est juste un ressenti et je connais moins bien que toi le vocabulaire propre à ce genre : je trouve que le terme "adolescente" que tu utilises deux fois fait un peu anachronique par rapport au niveau de langue/champ lexical employé pour décrire les jeunes filles.

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    2. Alors là, comme "adolescens" appraît chez Plutarque et d'autres auteurs, ça ne m'a pas choqué. Mais si c'est gênant je peux le substituer par autre chose.

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    3. C'est pas pareil, "adulescens" en latin classique est utilisé pour qualifier un jeune homme de sa majorité à ses trente ans, alors que l'adolescence au sens de période entre puberté et âge adulte (et j'imagine que c'est le sens ici de "adolescente") est un concept beaucoup plus tardif.

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    4. Mais quand Ciceron dit "adulescens" ce n'est pas dans le sens "le jeune", comme on dit Pline "le jeune" pour le Séparer de Pline "l'ancien"? Quand on lit Catulle ou le petit manuel de Plutarque sur l'éducation à la poésie que j'ai cité j'imagine plutôt des adolescents de 17-18 ans de concernés. Mais vraiment je ne suis pas spécialiste. Je botte en touche.

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  3. Ce commentaire a été supprimé par l'auteur.

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    1. C'est toujours super intrigant ces commentaires supprimés... (Non mais sans doute que tu voulais "répondre" et que tu as du coup supprimé le surnuméraire)

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