2015-09-24

La fille cachée du verrier des Islettes - Troisième conte d'Argonne

Bien des murs ont été levés et bien des murs se sont écroulés, depuis que sont passés les jours que je m'en vais conter.

 

À cette époque, il y a très longtemps, vivait aux Islettes un maître verrier que son grand talent avait rendu très riche ; si riche qu’il possédait sept feux à faire le verre, et deux fois autant d’apprentis. On venait de loin pour acheter auprès de lui des carafes, de minces flacons, des verres à boire de toutes les couleurs et des coupes décorées de tous ornements, rayures, coquilles et rinceaux, pincées et gravures, qu’ils vendaient à tous prix, mais surtout aux plus hauts, car il en est ainsi que quand un homme se pique à créer des choses de qualité et qu’il les vend trop peu chèrement, d’autres viennent à lui pour tout lui prendre contre argent battu, et revendent à prix d’or ce qu’il avait bradé. Lui savait donner aux choses leur juste prix. Il savait que son talent n’était pas de parmi les talents qui se trouvent facilement comme la pêche sur le pêcher ou la pomme sur le pommier. Son art et sa science étaient pour tous si grands, si relevant du miracle, que si certains disaient qu’il tenait son savoir et son habileté d’un voyage en Italie – ou pour d’autres d’un voyage en Allemagne, car il est sur le Rhin de très bons verriers – d’autres disaient qu’il tenait son savoir tout droit du Diable mauvais. Nul ne le sut jamais. Et qu’on eut dit que toute sa science lui venait du grand Diable, cela n’y aurait rien changé. Ses verres étaient si réputés et si séduisants pour tous, que même le puissant comte-évêque de Châlons – qui avait découvert l’atelier un jour qu’il était à la chasse en cherchant le pied de grandes nuées grises et noires qui montaient du milieu des bois et qu’il avait crues être des fumées de buchers – le plus grand seigneur des lieux alentours, vint et revint en personne, et souvent, et régulièrement, commander auprès du maître toutes sortes de pièces de verre précieuses pour ses appartements du chapitre. À Châlons, l’évêque, étant également le comte de la ville, voyait régner son empire autant sur les âmes que sur les terres et les affaires. Il étendait partout sa main sans partage. Alors, parmi sa suite nombreuse, il sembla vite bon d’imiter ses manières et de copier ses goûts en allant quérir tout nouveau service de verre précieux et fins chez le maître des Islettes.

Dès lors, suivant les inclinaisons de leur seigneur l’évêque et celles de ses enfants – car les évêques avaient parfois des enfants en ces temps-là – il arriva que les grands bourgeois drapiers, puis les gens de leurs maisons, puis les sages des universités de la ville qui étaient riches de l’argent des étudiants, puis les grands et petits hobereaux – les seigneurs perchés alentours sur les fiefs des monts de Champagne – tous vinrent se fournir en verreries chez le maître des Islettes. La prospérité du maître fut grande et pour répondre aux commandes qui lui étaient faites il fit grandir ses ateliers. Ces ateliers, il les fit agrandir de peut-être dix feux, de sorte qu’ils en devinrent aussi vastes et aussi beaux que ceux qu’eurent pour eux les Anciens. Prenant de son trésor, il fit bâtir par de bons artisans une belle maison pour lui et sa femme. Pour cette nouvelle, grande et forte bâtisse il prit en embauche de nombreuses servantes et de nombreux servants. Il était respecté dans les villages alentours, et même, comme il a été dit, un peu craint, pour l’avis que ses mains habiles lui venait du démon, et car sa verrerie, dont le feu ne s’arrêtait jamais, rappelait à beaucoup le grand feu qui est aux enfers. De ces mauvais avis, le maître n’avait cure. Il était bon chrétien, respectant les règles de la vraie Foi et faisant les bonnes prières que ses dévoués parents lui avaient enseignées. Ses obligations faites à sa femme, à ceux de son sang, à ses pauvres, et aux servants et servantes qu’ils avaient engagés, il menait bonne vie mais sans tapage.

Mais son cœur avait une écaille comme l’on a parfois, et qui font un point sous la poitrine. Son vif drame, c’était de n’avoir point d’enfant. Sa femme ne lui en avait point baillé, jamais, et il s’en mortifiait. Au village, beaucoup pensaient sans mot dire que c’était pour le mieux. Pas pour ces histoires de faits diaboliques, qui sont comme des mensonges que l’on jette souvent sans croire, mais parce qu’il était de vérité que par toutes les saisons - que le ciel donne son soleil ou jette sa pluie à verse -, on les entendait en querelle sur tout sujet. Si l’un avait fait tué le cochon au moment qu’il l’avait décidé, pour l’autre, ce moment n’était d’évidence pas le bon. Si l’un mettait du sel dans la soupe, le premier, gémissant et menaçant d’aigreur, y faisait plonger de l’eau pour délayer le bouillon. Vraiment, qu’il soit permis d’être sincère, il y avait toujours quelque fer à locher chez eux. Or il arriva qu’un jour, alors que lui et sa femme devaient s’engager sur la route pour aller mener quelque affaire à Verdun, qu’ils s’empointèrent tellement l’un l’autre sur leurs préparatifs qu’ils ne partirent que le soir venu. Or alors qu’ils s’étaient mis en route l’orage se mit à donner de toutes les forces du ciel sur les cols de l’Argonne, et surtout, fort sur la vallée de l’Aire dont ils approchaient. C’était un orage terrible, comme l’on n’en avait jamais vu, et qui s’en allait couchant les troncs par pile dans un bruit de cuirasse qu’on frappe contre un rocher. Leurs chevaux s’effrayèrent, et jetant leurs paquets à bas et cassant les guides ils s’enfuirent. Le maître et sa femme serpentèrent à travers bois à la recherche d’un abri : trempés, crottés, souillés, et plein de frayeur des arbres qui s’effondraient et cassaient autour d’eux. Ils marchèrent côte à côte et enfin, avisèrent une petite grotte, une crue dans le rocher et si mussèrent. Dans la grotte, ils découvrirent de quoi faire un feu. Le feu fait, le maître et sa femme se défeuillèrent et s’assirent auprès du foyer. Au dehors l’orage redoublait, cassant et jetant des branches de deux pouces épaisses comme des pailles de rien, couchant d’une claque des arbres énormes que des siècles seuls pouvaient sortir du sol. La nuit était bien avancée, et leurs yeux étaient presque clos quand émergea devant eux, venant de la tempête un petit homme à l’allure fort dialô (étrange, bizarre). Ni le verrier, ni sa femme, n’avait jamais vu tel voyageur. Il portait un grand chapeau qui leur sembla fait de mousse et couvert des choses que l’on trouve aux pieds des futaies et qui lui faisait comme un carré de sous-bois sur la tête.
Son chapeau portait des feuilles mortes, des champignons, des brindilles, et même une belle salamandre, qui du bord de l’étrange couvre-chef leur adressa de ses yeux noirs et brillant un regard étonné et désapprobateur quand elle les vit. Ses cheveux étaient une brouillasse, et sa barbe s’y mélangeait.  Des coquilles d’escargot s’y étaient emmêlées. Son manteau semblait lui aussi une mousse et trainait largement ses grands pans sur la terre mouillée sans qu’il s’en dérange. Sa chemise semblait une écorce. Sa tunique et les braies qui couvraient ses jambes étaient aussi tapissées de feuilles et des autres choses que la forêt disperse sur son sol. Il allait sans urgence sur deux petits pieds nus et noirs, s’aidant parfois d’un grand bâton noueux, mais jamais sans gêne. Ses mains également nues étaient noires. Perçant les broussailles de son visage, on lui voyait deux yeux rieurs et des pommettes rouges et saillantes. Il demanda l’hospitalité au verrier et à sa femme dans un parler dont le sens perçait à peine sous les lourds accents de son verbe par trop patoisé. Le verrier lui dit honnêtement qu’il n’était pas le maître des lieux, et qu’il ne se sentait le droit de refuser à personne l’entrée du terrier où ils avaient trouvé refuge. Par contre, il précisait qu’ils avaient quelques sèches victuailles bien à eux, et qu’il pouvait à sa guise en porter à sa bouche. Disant cela, il lui tendit une large tranche de saucisse sèche. Le petit homme de mousse vêtu s’en saisit et tout en la mordant les remercia chaleureusement. L’homme mangea de bon cœur ce que donnèrent le maître verrier et sa femme. Puis il s’assoupit. Quand il se réveilla, le verrier et son épousée repliaient les quelques affaires qu’ils avaient pu sauver de la veille et qu’ils avaient gardées près d’eux dans le trou de rocher. Le petit homme des bois, leur dit, en les voyant prêts à partir : "Min seigneurs ! U’a maingé te s’kô z’avo baillé à mâ ! Vaté avez gavé mâ, la corasse, la guernouille, â vost avez gâté mô bon, mô gentil, et mô tourtout!"
"Mâ bin joie tant chaudes gentillisses que d’avô cheuilri su’ vô ! Et pou vô r’mercier, j’va faire vost souhaïe conf rien!"
Le verrier répondit quand les cailloux des mots du petit homme avaient finis de tomber de sa langue : "Vous êtes bien bon être, sir grenouille, mais il n’est point de choses qui me peuvent manquer, je suis fort en richesse."
La grenouille – puisque c’est ainsi qu’il s’était nommé lui-même et que le verrier l’avait appelé - reprit : "Min bin vouïotter qu’z’avez bin qu’eq souffre, un manque, une dénue ?"
Le verrier reprit : "Une chose nous manque bien, mais pour laquelle vous aurez peu d’empire."
"Dites-z-y touyou, j’peux tou malheu bouter ! Trancha la grenouille."
La femme du verrier pencha la tête : "Nous n’avons point d’enfant."
"Lê tout c’que vô manquer ? Min si peux eilder, vô ravisseriez d’un couillard, d’un gaïo ? Ou d’une  caïenne ?"
"D’un garçon !" dit l’homme. "D’une fille !" Bondit la femme.
"Mais vas-tu t’en taire ragosse !" "Que fera-t-on d’un blanc-bonnet ?"dit l’homme.
"Elle pourra m’aider ! Et je rêve d’une petite !" répondit sa femme. Les voix montèrent et par deux fois la grenouille essaya de les calmer. Il n’y pu.
L’orage avait cessé depuis longtemps de tomber du ciel mais la tempête était maintenant là, au sol, dans la désunion de la femme et de son mari.
"Mâ coissiez vô d’harpouiller ! Coissiez-don’ çô ! Cria le petit homme sauvage."
Rien n’y fit, leurs invectives continuaient, et bientôt ils jetèrent leurs mains en avant, frappant leurs visages tordus par la mauvaiseté, bousculant l’étrange bonhomme couvert de mousse qui eut une dernière phrase pour eux mais dont ils ne firent aucun cas : "Vô osté si méchantes piétails que j’m’on vins faire pour vous dialô d’tour !"
Et il disparut.
Le maître verrier et sa femme finirent par quitter la grotte.
Ils reprirent la route de Verdun en silence.
Et le soir même, comme ils étaient calmés, le verrier vint à sa femme et la connut alors qu’elle se changeait.
 
Quelques mois plus tard elle était grosse, et ce fut pour donner un petit garçon. Il fut appelé Sylvan – celui des bois – car on leur avait donné sa venue par une parole alors qu’ils étaient dans les bois. Le petit garçon grandit dans sa peau blanche. Il avait le visage fin, de longs cheveux bouclés et bruns. Très malin, il apprit à lire avec rapidité. On lui offrit un luth, il maîtrisa l’instrument en quelques semaines et ravit les oreilles de tous. Son fond était bon et vertueux, et sa conversation des plus agréables, des plus douces, et des plus sensées qu’on eut entendues. Son père chaque jour se ravissait de son fils. Son seul étonnement était que jamais l’enfant ne voulait porter le cheveu court et que ses manières étaient parfois trop douces, en tout cas, pour le goût fruste d’homme de four du maître verrier. Parfois, on raillait les longues boucles brunes, et la préciosité du garçon, mais jamais trop longtemps. Car vraiment, l’enfant était aimé de tous. Comme ses dispositions étaient bonnes, dès que Sylvan eut atteint l’âge où cela est possible, son père lui fit apprendre toutes les sciences, et toutes les sagesses, et tous les savoirs qui sont utiles aux hommes. Il savait compter très bien, lire très bien, réciter très bien, et dessiner très bien. Il était également très habile. Et dès qu’il fut assez fort pour tenir la canne – faire le cueillage, rouler sa paraison sur le marbre et souffler – il vint au travail à l’atelier de son père.
Chacun des apprentis fut bon avec lui.
Au début, c’était parce que chacun pensait : qu’il n’aurait pas été favorisé celui qui s’en serait pris à lui, car il était le fils du maître. Et puis, Sylvan fut si bon avec tous, et malin comme un renard parmi eux qu’il fut bientôt considéré comme un ouvrier à part entière. Il fut aimé par les meilleurs, parce qu’il avait leur dextérité, et par les charcagnas, parce qu’il n’allait jamais leur chercher querelle, se refusant à jouer le cobillot. Le soir, il rentrait à sa belle demeure, heureux de retrouver son père, sa mère, la bonne servante Suzanne, le beau jardin, son luth et ses livres ; reprenant là sa journée d’enfant de la fortune où il l’avait laissé.

Le temps passa qui changeait les saisons et après les années, et lui aussi changea. Il grandissait, allant avoir quatorze ans, mais sans pousser des endroits d’où poussent les autres garçons. Il avait toujours été peu viril, et très fin. Il devenait troublant. Ses longs cheveux noirs, bouclés, tous pleins de reflets comme un cuivre qu’on a tapé, cachaient mal désormais une longue nuque fine et blanche, et qui s’appuyait sur des épaules rondes. Ses joues étaient étonnamment roses, et ses lèvres charnues autour de sa grande bouche étonnamment charmante.
Ses mains étaient douces comme le dedans d’un cuir d’agneau. Tant, que certains qui lui serraient la main avaient une petite peine à la lui libérer. Plus les jours passaient et plus la taille lui semblait fine, étroite, quand ses hanches semblaient elles se marquer de rondeurs et ses fesses elles-aussi. Il avait bien vu, alors qu’il se changeait à l’atelier que le dessin de son siège attirait les regards. Une fois, il avait bien senti la main d’un apprenti venir se perdre contre le bas de son dos. Il lui sembla également que, légèrement, sa poitrine s’épaississait elle aussi, et que ses mamelons fonçaient – mais cela, lui seul, et sa servante Suzanne, mais qui n’en disait mot, l’avaient remarqué.
Il avait décidé de ne rien changer à ses vêtements ou à ses manières, et de seulement s’éloigner de ceux qui viendraient trop à détailler comment il était fait. Ainsi, il évitait de se changer trop longuement devant les autres garçons, ou de prendre des attitudes qui lui laissaient bailler son col alors qu’il travaillait. De tous, sauf de Luc, il se dissimulait. Luc était le meilleur des camarades qu’avait Sylvan à l’atelier. Au début de l’été, il avait remarqué lui aussi la métamorphose de Sylvan, surtout depuis qu’ils avaient été se baigner à la rivière, pour faire passer les chauds qu’ils avaient eu en tirant de grosses pièces du creuset brûlant où l’on fait cuire la pâte du verre. Quand Sylvan avait enlevé ses habits d’atelier face à Luc, celui-ci avait pensé en son cœur qu’il était au bain comme avec une jeune fille. Il en avait été troublé, tant, qu’il dut plusieurs fois faire cesser les jeux et chahuts d’avec Sylvan avant que le trouble ne monte trop en lui, comme la sève monte dans la branche, et ne se révèle trop librement.
La première fois, il avait prétexté une fatigue. La deuxième fois, il avait dit à Sylvan qu’on l’attendait au village pour plumer deux paires d’oies.

Mais l’envie venue s’étant appesantie sur lui comme une main lourde, il continuait d’accompagner Sylvan aux roseaux. Et la saison les y aidait, car l’été était cette année-là des plus chauds qu’on n’eut jamais vus en Argonne.
Le soleil brillant au-dessus des doux monts couverts de blé, de prés et de forêts, arrêtant pour des heures entières leurs travaux. Alors ils allaient jouer, il était tous les jours une bonne raison pour aller à l’étang, au ruisseau, ou à la source trouver de la fraîcheur. Plus ils allaient ensemble, et plus Luc oubliait en Sylvan le garçon. Il se comportait au bain avec Sylvan tout comme il se serait comporté avec une demoiselle. Et Sylvan se comportait comme tel. Au plus il le pouvait, au plus il enserrait dans ses bras Sylvan, le chahutait, le taquinait, le gardait contre lui, posait sa main sur sa tête ou sa taille, glissait doucement un pied caressant sous le tronc de son ami quand celui-ci s’étendait dans l’herbe. Il laissait souvent aller sans gêne ses yeux sur le corps de Sylvan, léger, et plein de jolies courbes qui lui rappelaient les fruits que l’on trouve au verger, les pêches, les poires et les abricots. Sylvan aimait à avoir les yeux de Luc sur lui et Luc profitait de plus en plus des moments où dans l’eau ils se croisaient pour frôler Sylvan ou le saisir. Sylvan aussi était attiré par Luc ; comme il était bon, intelligent, et déjà bel individu.




Et alors, un jour qu’ils étaient ensemble à baigner d’eau et de soleil, cachés partout par les roseaux, et que Sylvan plein de défi avait une fois de plus sanglé de ses bras forts à la peau plus foncée le fin corps de Sylvan, Sylvan ne se dégagea pas.
Gardant  ses yeux tendus aux yeux de Luc, il passa ses bras autour du jeune homme, se serra à lui, et  posa ses lèvres sur les siennes. Sylvan sentit en lui monter un chaud, comme si un soudain nouveau soleil s’était mis à brûler au-dessus du premier, et qui doublait la chaleur qu’il y avait sur son corps.
Ainsi, après que leurs yeux se soient depuis longtemps secrètement mis d’accord, puis furtivement leurs mains et leurs pieds par des caresses furtives, mais toujours cachées derrière les excuses d’un hasard pudique, leurs bouches avaient ce jour d’hui commandé au reste de leurs corps qu’il était temps pour eux de s’avouer vaincus l’un à l’autre et de se donner les caresses et les forces qu’ils attendaient. Sylvan s’allongea et Luc le couvrit. Plein de bonheur et de délices ils trouvèrent sans erreur, comme tous les couples d’amants que montrent la nature, le moyen le plus fort de s’unir, en offrant à leurs extrémités et à toutes les parties de leurs corps qui le réclamaient, de s’accueillir et de se sertir les unes dans les autres. Les parties les plus chaudes au fond des plus humides. Quand Luc fut rendu au plus loin de sa saillie et son plaisir, leur étreinte se relâcha et Luc s’étendit. Il sembla alors vivement à Luc que pendant qu’ils s’étaient connus le corps de Sylvan était devenu tout à fait féminin. Sylvan se releva et ils virent que cela était vrai. Il était maintenant fait tout comme une jeune fille, et de parmi les jeunes filles, de parmi les plus jolies.
Il montrait maintenant une belle poitrine – deux jolis globes d’ivoire bien ronds mais tendres et qui prenaient frémissants l'empreinte au toucher. Emmêlés dans ses longues boucles brunes étaient piqués deux tétines vives et charnues – posées sur son torse fin et élancé, au-dessus de la saillie des côtes, au-dessus de son ventre imberbe et lisse et très légèrement arrondi de jeune fille, sous ses épaules rondes couronnées par la petite tête portant son beau visage, fait de ses joues roses, de son large sourire, de ses jolis yeux vifs et marrons, de ses lèvres sanguines et charnues et de quelques taches de rousseur jetées à la volée, qu’il avait déjà garçon, et qui s’étaient légèrement étendues autour de l’arrête de son nez. Une seule chose le rapprochait encore du viril. Savoir, le petit cornet, les légers attributs mâles, pâles et souples, qui saillaient tout au bas de son ventre de jeune fille et qu’il portait maintenant comme une relique. Luc lui dit qu’il était encore plus beau ainsi, qu’il serait toujours beau, et qu’il l’aimerait toujours comme il s’était donné à lui. Puis ils se remirent les habits.

Voulant dissimuler aux gens du village les nouvelles formes de Sylvan, ils ne rentrèrent aux Islettes qu’une fois la nuit venue, bien après que le soleil fut parti dormir derrière la crête qui est à l’ouest de la ville, bien au-delà, au-delà de toute l’Argonne, laissant au noir Saint-Jean-sur-Tourbe, Chaudefontaine ou Moiremont. Sylvan ne fut vu au village mais quand il fut chez lui il ne put dissimuler ce qu’il était devenu. Sa mère et son père se souvinrent alors des paroles de l’étrange homme couvert de mousse, et ils dirent : Voici donc le sort qu’il nous avait gardé, car c’était un génie. Ils avaient élevé un garçon, et voici qu’un jour il leur revenait tourné à moitié en fille – ils disaient méchamment à moitié à cause de la relique de garçon que Sylvan avait toujours au bas de son tronc. Leur rage ne désenflait pas. Le brouillard froid de la honte couvrirait leur famille, ils le criaient maintenant. On les chasserait du village car ils avaient de leurs deux sangs fait sortir un monstre, de cela ils dirent qu’ils étaient sûrs. Avant que qui que ce soit ne le vit d’autre que la vieille et bonne Suzanne, Sylvan fut cloitré dans une chambre sombre et secrète de la grande maison. Puis le matin venu le père dit partout que son garçon avait quitté précipitamment le bourg pour partir étudier auprès d’un maître en Italie. L’occasion était bonne disait-il, il avait dû partir au plus vite pour ne pas voir flétrir sa chance. Le maître était puissant, personne n’alla lui chercher querelle ou question. Soit, dirent les gens des Islettes : le fils est parti de la maison de son père, qu’ y a-t-il de plus normal que cela ?

Seul Luc s’en étonna. Le soir suivant, il se présenta à la porte de la cuisine de la maison du verrier, cherchant la vielle servante Suzanne. La vielle servante raconta à Luc ce qu’il était advenu de Sylvan. Luc confessa la part qu’il avait mise dans la métamorphose du jeune homme. Suzanne vit comme Luc était attaché à Sylvan. Alors, pour l’exaucer, elle lui dit d’attendre caché dans une grande malle d’osier, qui était toujours là, le moment favorable pour qu’elle le mène à Sylvan. Vers minuit, elle vint le chercher et le conduit dans la petite chambre où l’on gardait Sylvan. Sitôt Suzanne partie, ils furent pressants avec leurs mains et avec leurs bouches sur leurs corps ; comme pour chercher à retrouver des chemins sur leur chair qu’ils auraient perdus, et se montrer qu’ils étaient chacun le territoire de l’autre.
Puis ils jetèrent au pied du lit les derniers tissus qui les couvraient et Luc glissa son extrémité la plus gorgée d’humeur et de chaleur dans le repli que Sylvan lui offrait. Il fit ainsi sous la lune et dans des draps comme il avait fait sous le soleil et dans la poussière, toujours autant avide de la croupe et de toutes les carnations de son amant. Il fut ainsi pendant un mois, où par les jeux, les discours, les tendresses et les attentions qu’ils se donnaient, un amour solide comme une barre d’airain forgée s’établit entre leurs âmes.

Mais au bout d’un mois, le verrier, qui s’étonnait de voir son enfant si bon et si plein de joie, et si resplendissant – car l’amour brillait de lui -,  alors qu’on le gardait cloîtré dans la demeure depuis déjà longtemps, se mit à surveiller Suzanne et Sylvan. Or il arriva, au bout de trois soirs qu’il les surveillait, et que leur garde avait été relâchée, qu’il découvrit la malice de la malle. Il attendit encore, et vint un soir surprendre les amants sur leur petite couche. Sylvan fut battu et enfermé encore plus durement. Et Luc, qui l’avait connu, fut chassé des Islettes.

Il ne revint au village que par une nuit froide, pour crier aux pieds des murs de la grande demeure du verrier qu’il serait un jour où il reparaîtrait, et cela pour emmener Sylvan, qu’il appelait sa belle. Sylvan l’avait entendu, le verrier et sa femme également. Sylvan le crut, mais le verrier et sa femme se dirent qu’il était fou et que jamais il ne reparaîtrait.
Sylvan, reclus, était resté bon.
Il était toujours aussi serviable, aussi gentil. Il jouait toujours si bien aller ses doigts sur le luth ou sur la harpe et devisait toujours avec autant de sagesse. Il avait gardé tous ses talents et toute son intelligence. Et puis, au fond de son cœur, il y avait la promesse de retour criée par Luc. La vieille servante Suzanne, qui était seule à avoir encore le droit de servir auprès de lui, voyant qu’il demeurait si bon et si gentil au fond de son tourment, versait souvent de fort grosses larmes quand elle passait auprès du maître et de sa femme qui avait rejeté leur doux enfant, et qui vivaient seuls désormais, reclus également, voutés contre leur âtre. Depuis que Sylvan avait changé en ses formes le maître et sa femme étaient devenus plus mauvais ; plus mauvais entre eux et plus mauvais envers les autres. Le talent du maître verrier avait décru. Le maître verrier ne savait plus tenir ni ses cannes ni ses ouvriers. Ses finances déclinaient. On ne venait plus à lui de Reims et de Châlons. Ses ouvriers se montaient contre lui. Sa femme ne lui souhaitait plus que malheur.

Le malheur arriva pour eux quand un jour, il se présenta aux Islettes une troupe de brigands venus du Nord, de part où la Meuse file. La troupe, à cheval et à pied, armée de lances et de fusils grossiers alla directement à la plus riche maison du bourg : qui était la maison du verrier. Entré dans la demeure, le chef des brigands étonna le verrier en demandant qu’il fasse venir sa fille sur le perron. Le maître se défendit et jura qu’il n’y avait pas de fille en sa maison ; que jamais demoiselle n’était sorti de son sang par son épouse. Il dit ensuite qu’il avait eu un fils autrefois, mais qu’il était parti. Avant que le chef des brigands n’ait soufflé une réponse, le verrier - qui se déplaçait déjà comme un vieillard, même s’il n’était pas vieil homme en âge -, recula pour s’en aller saisir au coin d’un mur une épée qu’il gardait là et assaillir le chef des brigands. Celui-ci, plus leste, plus jeune, plus fort et plus enseigné en l’art du duel n’eut pas de mal à désarmer le verrier en lui frappant la main de la lame épaisse et tranchante de son sabre. Le verrier, les mains nues et désarmées, blessé par le coup de taille qui avait chassé loin de sa main son épée, s’arrêta et reconnut alors dans le chef de la compagnie brigandine Luc, le jeune ouvrier qu’il avait chassé deux ans auparavant parce qu’il avait connu son fils comme amant. Il comprit alors que Luc avait fait selon les mots qu’il avait dits. Le verrier et sa femme prirent peur et s’enfuirent par les bois et plus jamais ils ne furent vus en nulle place d’Argonne. Suzanne, la bonne et vieille servante conduisit Luc auprès de Sylvan. Sylvan avait attendu deux ans son retour. Luc trouva sa belle – car ainsi il l’avait appelée – plus belle et plus ravissante encore pour son cœur que quand ils s’étaient quittés.

Deux ans avait passés, leurs vies, de brigand pour Luc et de cloître pour elle – car elle était sa promise désormais, et elle serait appelée Sylvane, parce que sa venue avait été annoncé à ses parents alors qu’ils étaient dans les bois, qu’elle avait été un garçon, mais qu’elle était maintenant une bacelle - avaient été dures, mais rien pourtant ne les avaient séparés et ils étaient tous deux tout à fait comme quelqu’un que l’on a gardé longtemps sous la terre et qui revoit enfin le soleil au-dessus de lui et son ombre seulement sous lui, et non plus partout autour de lui à cacher le monde à ses yeux, alors ils s’embrassèrent. Luc – qui d’ailleurs ne s’appelait plus Luc mais Lucca désormais, parce qu’il avait été porter ses armes en Italie et qu’il aimait donner à penser qu’il était italien – ayant collé son front au sien lui redit en la prenant contre lui qu’elle était maintenant sa femme, sa toute belle femme, et ils quittèrent ensemble la maison du verrier à la tête des hommes de Lucca qui chantaient car leur capitaine avait enfin retrouvé son amour.

Plus tard, quand elle lui demanda s’il ne serait pas triste avec elle – elle pensait alors au fait qu’elle ne pourrait lui donner d’enfant, puisqu’elle avait encore ses parties de mâle -, Lucca lui répondit qu’elle lui plaisait comme Dieu l’avait fait, car c’était Dieu qui faisait toutes les créatures selon leurs espèces, et ceci quelles qu’elles fussent, qu’elles s’en aillent en marchant sur deux ou quatre pattes,  ou qu’elles se meuvent le ventre au sol, ou qu’elles passent sur la terre en volant ou dessous les eaux en nageant, et qu’autant qu’on voulait en connaître sa part il l’aimait entière. Elle était comme cela, avec beaucoup de fille et un peu de garçon recueilli au creux d’elle. Il l’avait connue différemment tournée, et elle lui avait plu de toujours à force qu’elle changeait. Si elle était heureuse ainsi, il serait heureux aussi. Quant à sa relique, il dit que si elle voulait qu’elle lui soit ôtée ils partiraient trouver un sorcier qui fasse d’elle une femme comme toutes les femmes et que s’ils ne trouvaient pas de sorcier qui sache cette sorcellerie-là, il lui ôterait de sa lame et de ses mains habiles. Mais elle acquiesça à conserver son extrémité car elle aimait qu’il passe sa chair autour et qu’ils continuent tous les bons jeux qu’ils en avaient et par lesquels elle prenait son plaisir.

Pour les enfants à se donner, il lui dit que la vie faisait bien des guerres et bien des malheurs aux hommes et qu’ils trouveraient au bord des routes assez d’enfants sans parents et dans la misère pour avoir auprès d’eux en un an plus de gentils et beaux enfants qu’il en faudrait pour leur faire une famille. D’ailleurs, quand ils auraient fait assez de route pour trouver leurs enfants, ils achèteraient un fief et un domaine pour eux et libèreraient leurs mercenaires – il disait en parlant : nous achèterons, nous libèrerons, car il l’avait beaucoup attendue et il souhaitait maintenant tout vivre et tout diviser avec elle. Et il en fut ainsi.

FIN 

1 commentaire: