2015-09-20

Deuxième Conte d'Argonne - "Les trois capitaines"

Le soir tombe sur la vallée. Allez! Un deuxième conte d'Argonne...

Bien des murs ont été levés et bien des murs se sont écroulés, depuis que sont passés les jours que je m’en vais conter.

En ce temps-là, les armées du puissant prince de Sedan ravageaient les villes de Woëvre. A pieds, à cheval, casqués et cuirassés, les soldats marchaient derrière leurs capitaines et devant leurs chariots, de pillages en batailles et de batailles en pillages. Beaucoup de ces soldats connaissaient bien la guerre, qui la faisaient depuis longtemps, la suivant comme une vieille compagne. Beaucoup de capitaines aussi connaissaient bien la guerre, ils la faisaient eux-aussi depuis longtemps et ils la savaient donc aussi bien qu’on peut la savoir. Parmi ces soldats qui couraient la guerre ensemble, beaucoup se connaissaient depuis des mois, et parfois depuis des années. Savoir : leurs amitiés étaient fortes. Ainsi, s’il arriva que l’un d’eux vienne à briser sa pique au combat ou à faire rouler sa salade ou son morion – ce sont les noms qu’avaient les casques d’alors – un camarade lui tendait sa lance, ou ramassait le heaume – ce qui est encore un nom de casque – au péril de sa vie, pour qu’aucun d’entre eux ne soit plus dépourvu dans la mêlée. Parmi les capitaines aussi beaucoup se savaient bien. Et parmi tous les capitaines, trois se connaissaient encore mieux que les autres. A dire vrai, ces trois-là étaient bien en tout point comme des frères. Toujours chacun pensait à l’autre. Si deux soutenaient l’un, l’un sauvait les deux autres, et tous les trois s’aidaient. Ils s’aidaient dans les victoires, et ils s’aidaient dans les peines. Mais les victoires étaient alors, pour eux, bien plus nombreuses que les déroutes.

Or il arriva un jour que les armées du prince de Sedan se trouvèrent face à une ville plus solidement fortifiée et moins pleine de poltrons que celles qu’ils avaient visitées auparavant. Cette ville gaillarde se dressait sur une haute colline dominant un cingle – c’est-à-dire une forte courbe – de la Meuse. Toute ramassée sur ses maisons trapues, la cité ressemblait fort à une citadelle. La ville était entourée de solides remparts de pierre grise, flanqués de grandes tours rondes plus solides encore, percées de quatre portes fortifiées – la plus inébranlable s’appelait la porte de Milly, parce qu’elle conduisait à une ville de ce nom. Et puis, tout au centre du bourg, tout au milieu de la dernière enceinte, au milieu des logis de pierre et de torchis blottis les unes contre les autres se dressait une dernière citadelle, une massive église fortifiée, comme si la ville elle-même avait un cœur de pierre.

Au premier jour le siège fut mis devant Dun, ou Dun-sur-la-Meuse – car c’était le nom de la ville forte. Plus âme ne vint à Dun, et plus âme n’en sortit. Passèrent les jours du siège et rien. La ville résistait. Des rives de la Meuse où était le camp du prince et où était son armée, la cité semblait imprenable. Pour sûr, une ruée comme il en avait l’habitude ne viendrait pas à bout d’une telle citadelle. Non, l’assaut de ses cavaliers ne suffirait pas. Le Prince se dit : Il faudrait une ruse, ou faire appeler les sapeurs, pour qu’ils effondrent ces murailles. On essaya les ruses les plus fines. Elles ne donnèrent aucun résultat. On se résolut à faire appeler ses sapeurs. Ils creusèrent des tranchées tout autour de la ville, et, à l’endroit qui sembla le plus approprié, ils creusèrent une galerie sous la terre avançant droit vers le rempart. Au fond de la mine, tout contre les fondations du rempart, les sapeurs iraient s’ils le pouvaient disposer de quoi faire un grand feu, un grand feu dessous la terre. C’était une technique éprouvée. Si le feu fait était assez fort, alors les fondations rouleraient et le mur s’écroulerait. Ces travaux prenaient maint temps. Les soldats et les capitaines le savaient, et parmi eux les trois capitaines aussi le savaient. Alors, en attendant que brèche soit ouverte dans les murs de Dun et que l’on puisse y donner l’assaut, les trois capitaines faisaient atteler chaque matin leur chevaux et partaient chaque matin par monts et par vaux pour occuper leurs jours. Ils couraient du matin au soir – souvent sans trop savoir vers où – chassant dans les bois, pêchant dans les rivières, ou passant par les fermes trouver du vin, un jambon, ou une servante ou autre fille de rien – car chacun sait que dans les guerres, les héritières sont cachées par leurs pères au premier coup de canon – et qu’ils pouvaient alors taquiner et forcer, car ainsi sont les hommes à la guerre.

Mais un jour de promenade, alors qu’ils passaient chevaux au fond d’un vallon, l’un des trois capitaines vit fumer la cheminée d’un châtelet - on a dit que c’était là le châtelet de Fontaines-Saint-Clair, c’est vrai qu’il y eut à Fontaines un petit château, il y a longtemps, il est maintenant détruit. L’âtre fumait or la contrée autour paraissait pourtant avoir été abandonnée. Les masures alentours étaient laissées ouvertes et aucun charroi ne se voyait dans les granges, du foin coupé resté là dans un champ. Les trois capitaines s’étonnèrent et s’approchèrent de la maison forte. Pas un bruit. Entrant dans le châtelet ils eurent la surprise de découvrir trois jeunes et belles femmes qu’on semblait avoir laissées là seules. Toutes trois étaient brunes et vêtues de riches robes de soie. Leurs longs cheveux peignés étaient bellement coiffés. Aucun bijou que l’on voit d’habitude sur les femmes n’était passé à leurs doigts ou pendu à leurs cous. Leur beauté n’en était que plus forte ainsi au plus proche de la nature. L’une filait, l’autre tissait, et la dernière brodait. S’approchant d’elles les trois capitaines virent qu’elles étaient grosses. Ils demeurent un temps interdits devant un tel tableau, puis les trois bêtes qui dormaient dans les corps des trois hommes se réveillèrent. Les trois jeunes femmes étaient enceintes oui, mais elles n’en étaient pas moins désirables. Alors, les trois capitaines décidèrent de passer outre les ordres qui sont dans la bonne religion et saisirent les jeunes femmes pour les posséder. Or il arriva que quand le premier des capitaines eut dénudé et mis sa brune sur le dos pour s’en venir en elle, son vît fut arrêté à l’entrée des chairs. « C’est là Dieu qui fait bon empêchement à mon sort cruel dit alors la jeune femme ! » Le capitaine saisi d’effroi fit un pas en arrière et se signa. C’est alors qu’un de ses camarades, moins pris par la juste foi, vint saisir la jeune femme et glissa sa main en elle, et y pinçant ses doigts il retira de la tendre cachette trois pièces d’or. Puis d’autres vinrent encore, tant et si bien qu’on comprit alors qu’elles n’étaient point grosses mais remplies de trésors. Ils vidèrent les trois bedons et cela fait, s’empressèrent de jouir de la douce place qu’ils avaient libérée. Ceci fait ils s’en retournèrent au vallon. Jamais promenade n’avait été si bien payée se dirent les trois amis. Les trois hommes se donnèrent l’accolade et jurèrent de ne jamais révéler le secret de leur fortune nouvelle. Rentrés au camp à la nuit, chacun mit son or sous son lit et s’étendit sur sa couche.

Le matin venu, le prince fit appeler l’ensemble de ses capitaines. Il devait leur parler. La sape ne donnerait rien. La ville, construite à même le rocher, était inatteignable par sous la terre. Chaque capitaine devait dès lors tenir ses hommes auprès de lui et se préparer à un assaut de la cité par l’escalade, par-dessus les hauts remparts au moyen d’échelles nombreuses. Savoir : c’était alors une méthode très risquée. Après avoir harangué leurs hommes, les trois capitaines se retrouvèrent autour d’un feu et d’une bouteille d’eau de vie. Quand il fut sûr d’être assez éloigné de la troupe pour qu’aucun soldat n’entende les mots qu’il allait dire, Hubert, le plus jeune des trois capitaines dit : à quoi me servira mon or, si je meurs au pied des murailles de Dun? Mes amis, désertons tant qu’il est temps. Avec ce qui forme ma part, j’ai de quoi acheter une belle ferme et de quoi la meubler, et peut-être même, de quoi m’offrir en plus des génisses et un taureau ! Ma femme, qui m’attend au pays les yeux plein de larmes dans notre misérable chaumière me sautera au coup quand elle verra mon trésor. Nous aurons une bien jolie vie désormais ! Oh ! Non mes camarades ! Je ne resterai pas ici une journée de plus ! Et tes soldats ? Répondit Gilbert, le plus âgé des trois. Ils trouveront bien un officier pour les commander à la bataille. Mais alors, moi je serai loin ! Lui répondit Hubert. Hilbert, le troisième capitaine ne dit un mot. Gilbert dit : moi, je vais cacher mon trésor sous ma cuirasse et ne pas en montrer le plus petit denier ! Je commanderai mes hommes comme si de rien n’était, à la bataille et après ! Je n’ai confiance ni dans mes cent soldats, ni dans mes trois valets ! Et pour ne point éveiller leurs soupçons je serai dès demain encore plus économe. Mais je reste auprès de mes hommes. Et toi Hilbert, que vas-tu faire ? Demanda Hubert. Moi, dit Hilbert, je donnerai une pièce d’or à chacun de mes braves, ils l’ont bien mérité. A ceux qui voudront plus, je prêterai une somme juste et à faible intérêt. Puis je m’en vais acheter une grande jarre d’eau de vie, du grain et de la charcuterie pour remplir leurs gosiers au matin de la bataille. Et ce que de mon or, alors il restera, ce sera bien assez pour moi. Ces paroles prononcées, tous allèrent à leurs couches.

Le matin venu, Hilbert et Gilbert ne trouvèrent pas leur camarade. Hubert avait déserté, comme il avait annoncé. Ses hommes étaient désemparés. Ils furent répartis entre les autres capitaines. Gilbert aussi fit selon les mots qu’il avait prononcés. La nuit suivante, en cachette, il bourra de pièces d’or toutes les matelassures de sa cuirasse, puis tapissa d’or le fond de son casque et comme cela ne suffisait pas, il en mit dans ses gants et jusque dans ses chaussures. Au réveil, il enfila son armure avec peine. Chacun de ses gestes était lent et difficile. Mais son trésor était en sûreté. Ce jour-là on fit venir les échelles et on les dissimula non loin des remparts. Le troisième capitaine fit alors ce qu’il avait promis. Il distribua une pièce d’or à chacun de ses hommes d’armes, et leur fit verser un grand verre d’eau de vie. A ceux qui en avait besoin, il prêta jusqu’à dix pièces d’or. On coupa un jambon, et tous reçurent un pain. Le dernier des hommes d’Hilbert était à peine servi quand les trompes sonnèrent la charge. L’armée du prince de Sedan s’élança toutes ses échelles en avant. Les hommes d’Hilbert, affermis par la générosité et la prodigalité de leur capitaine furent plus vaillants au combat qu’ils ne l’avaient jamais été. Ils volèrent aux dessus des hauts murs de Dun. Lui aussi courait après l’ennemi et le frappait comme un lion farouche. Ils furent si vaillants qu’après le combat, il revient à Hilbert et à ses hommes la plus grande part du butin. De l’or, de l’ambre, et nombre d’objets d’argent furent partagés entre ses hommes. Chacun étant riche désormais, beaucoup, le soir même, rendirent au bon capitaine la pièce qui leur avait été donnée ou celles qui leur avaient été prêtées. Parfois même, pour une pièce, Hilbert en reçut deux, tant et si bien que le soir même, il fut plus riche qu’il l’était au matin. Pour l’honorer encore, ses hommes le ramenèrent au camp juché sur leurs épaules. Arrivé aux tentes, Hilbert chercha son ami Gilbert. Il avait été éloigné de son camarade au début de la mêlée féroce. Il ne trouva pas Gilbert autour du feu, il ne trouva pas Gilbert à la table des capitaines, il ne trouva pas Gilbert à sa tente. Il alla trouver les hommes du plus vieux des trois capitaines. Sous la lune, l’un des anciens soldats de Gilbert conduisit Hilbert au bord de la Meuse, dans un champ où les corps des soldats tués lors de la bataille avaient été rassemblés. Le corps de Gilbert gisait là sans tête, des pièces d’or s’échappant de son col égorgé. Gêné par le poids de son or, Gilbert le mal confiant avait perdu sa troupe au premier temps du grand combat. Avec sa belle cuirasse et ainsi isolé, cible de choix, il fut des premiers à tomber. La bande qui lui avait ravi sa tête aurait bien même volé sa cuirasse, ses pièces d’or et ses beaux gantelets si une poignée de soldats toujours fidèles à l’officier sans-tête ne les avaient chassés vers une autre mêlée. Gilbert le fesse-mathieu (le radin) avait été puni. Quand à Hubert, le plus jeune des capitaines, il arriva dans sa chaumière sans s’annoncer quelques jours après la prise de Dun. Il eut passant sa porte la surprise mauvaise de découvrir sa femme haletante, couchée sur sa robe, un jeune bûcheron au-dessus d’elle. Avant même qu’il eut pu esquisser un geste ou dire un seul mot, le jeune bucheron bondissait cul nu, saisissait sa hache et fendait le crâne du jeune capitaine. L’or servit au nouveau ménage.

Et ainsi fut des trois amis, qu’un seul d’entre eux s’en devint vieux péchun (vieil homme).
FIN


PS: Je serai en dédicace à Merlieux, le 27 septembre 2015, puis à Stenay en octobre (les 17 et 18 octobre 2015), puis à Verdun (au salon du livre d'Histoire les 7 et 8 novembre 2015). N'hésitez pas à passer me voir, je fais dessin et je ne mords pas.

4 commentaires:

  1. Ah voilà !
    Depuis Brassens et "La Femme d'Hector" je n'ai jamais eu le temps de chercher ce que signifiait "fesse-mathieu".

    Merci, Maadiar ;)

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  2. Sympa, les dessins.
    Ceux du premier conte font beaucoup penser à des enluminures.


    C'est un mix gouache/aquarelle ou juste aquarelle pour avoir des lignes comme ça ?

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    1. gouache épaisse puis lavis de gouache.

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