2015-09-24

La fille cachée du verrier des Islettes - Troisième conte d'Argonne

Bien des murs ont été levés et bien des murs se sont écroulés, depuis que sont passés les jours que je m'en vais conter.

 

À cette époque, il y a très longtemps, vivait aux Islettes un maître verrier que son grand talent avait rendu très riche ; si riche qu’il possédait sept feux à faire le verre, et deux fois autant d’apprentis. On venait de loin pour acheter auprès de lui des carafes, de minces flacons, des verres à boire de toutes les couleurs et des coupes décorées de tous ornements, rayures, coquilles et rinceaux, pincées et gravures, qu’ils vendaient à tous prix, mais surtout aux plus hauts, car il en est ainsi que quand un homme se pique à créer des choses de qualité et qu’il les vend trop peu chèrement, d’autres viennent à lui pour tout lui prendre contre argent battu, et revendent à prix d’or ce qu’il avait bradé. Lui savait donner aux choses leur juste prix. Il savait que son talent n’était pas de parmi les talents qui se trouvent facilement comme la pêche sur le pêcher ou la pomme sur le pommier. Son art et sa science étaient pour tous si grands, si relevant du miracle, que si certains disaient qu’il tenait son savoir et son habileté d’un voyage en Italie – ou pour d’autres d’un voyage en Allemagne, car il est sur le Rhin de très bons verriers – d’autres disaient qu’il tenait son savoir tout droit du Diable mauvais. Nul ne le sut jamais. Et qu’on eut dit que toute sa science lui venait du grand Diable, cela n’y aurait rien changé. Ses verres étaient si réputés et si séduisants pour tous, que même le puissant comte-évêque de Châlons – qui avait découvert l’atelier un jour qu’il était à la chasse en cherchant le pied de grandes nuées grises et noires qui montaient du milieu des bois et qu’il avait crues être des fumées de buchers – le plus grand seigneur des lieux alentours, vint et revint en personne, et souvent, et régulièrement, commander auprès du maître toutes sortes de pièces de verre précieuses pour ses appartements du chapitre. À Châlons, l’évêque, étant également le comte de la ville, voyait régner son empire autant sur les âmes que sur les terres et les affaires. Il étendait partout sa main sans partage. Alors, parmi sa suite nombreuse, il sembla vite bon d’imiter ses manières et de copier ses goûts en allant quérir tout nouveau service de verre précieux et fins chez le maître des Islettes.

Dès lors, suivant les inclinaisons de leur seigneur l’évêque et celles de ses enfants – car les évêques avaient parfois des enfants en ces temps-là – il arriva que les grands bourgeois drapiers, puis les gens de leurs maisons, puis les sages des universités de la ville qui étaient riches de l’argent des étudiants, puis les grands et petits hobereaux – les seigneurs perchés alentours sur les fiefs des monts de Champagne – tous vinrent se fournir en verreries chez le maître des Islettes. La prospérité du maître fut grande et pour répondre aux commandes qui lui étaient faites il fit grandir ses ateliers. Ces ateliers, il les fit agrandir de peut-être dix feux, de sorte qu’ils en devinrent aussi vastes et aussi beaux que ceux qu’eurent pour eux les Anciens. Prenant de son trésor, il fit bâtir par de bons artisans une belle maison pour lui et sa femme. Pour cette nouvelle, grande et forte bâtisse il prit en embauche de nombreuses servantes et de nombreux servants. Il était respecté dans les villages alentours, et même, comme il a été dit, un peu craint, pour l’avis que ses mains habiles lui venait du démon, et car sa verrerie, dont le feu ne s’arrêtait jamais, rappelait à beaucoup le grand feu qui est aux enfers. De ces mauvais avis, le maître n’avait cure. Il était bon chrétien, respectant les règles de la vraie Foi et faisant les bonnes prières que ses dévoués parents lui avaient enseignées. Ses obligations faites à sa femme, à ceux de son sang, à ses pauvres, et aux servants et servantes qu’ils avaient engagés, il menait bonne vie mais sans tapage.

Mais son cœur avait une écaille comme l’on a parfois, et qui font un point sous la poitrine. Son vif drame, c’était de n’avoir point d’enfant. Sa femme ne lui en avait point baillé, jamais, et il s’en mortifiait. Au village, beaucoup pensaient sans mot dire que c’était pour le mieux. Pas pour ces histoires de faits diaboliques, qui sont comme des mensonges que l’on jette souvent sans croire, mais parce qu’il était de vérité que par toutes les saisons - que le ciel donne son soleil ou jette sa pluie à verse -, on les entendait en querelle sur tout sujet. Si l’un avait fait tué le cochon au moment qu’il l’avait décidé, pour l’autre, ce moment n’était d’évidence pas le bon. Si l’un mettait du sel dans la soupe, le premier, gémissant et menaçant d’aigreur, y faisait plonger de l’eau pour délayer le bouillon. Vraiment, qu’il soit permis d’être sincère, il y avait toujours quelque fer à locher chez eux. Or il arriva qu’un jour, alors que lui et sa femme devaient s’engager sur la route pour aller mener quelque affaire à Verdun, qu’ils s’empointèrent tellement l’un l’autre sur leurs préparatifs qu’ils ne partirent que le soir venu. Or alors qu’ils s’étaient mis en route l’orage se mit à donner de toutes les forces du ciel sur les cols de l’Argonne, et surtout, fort sur la vallée de l’Aire dont ils approchaient. C’était un orage terrible, comme l’on n’en avait jamais vu, et qui s’en allait couchant les troncs par pile dans un bruit de cuirasse qu’on frappe contre un rocher. Leurs chevaux s’effrayèrent, et jetant leurs paquets à bas et cassant les guides ils s’enfuirent. Le maître et sa femme serpentèrent à travers bois à la recherche d’un abri : trempés, crottés, souillés, et plein de frayeur des arbres qui s’effondraient et cassaient autour d’eux. Ils marchèrent côte à côte et enfin, avisèrent une petite grotte, une crue dans le rocher et si mussèrent. Dans la grotte, ils découvrirent de quoi faire un feu. Le feu fait, le maître et sa femme se défeuillèrent et s’assirent auprès du foyer. Au dehors l’orage redoublait, cassant et jetant des branches de deux pouces épaisses comme des pailles de rien, couchant d’une claque des arbres énormes que des siècles seuls pouvaient sortir du sol. La nuit était bien avancée, et leurs yeux étaient presque clos quand émergea devant eux, venant de la tempête un petit homme à l’allure fort dialô (étrange, bizarre). Ni le verrier, ni sa femme, n’avait jamais vu tel voyageur. Il portait un grand chapeau qui leur sembla fait de mousse et couvert des choses que l’on trouve aux pieds des futaies et qui lui faisait comme un carré de sous-bois sur la tête.
Son chapeau portait des feuilles mortes, des champignons, des brindilles, et même une belle salamandre, qui du bord de l’étrange couvre-chef leur adressa de ses yeux noirs et brillant un regard étonné et désapprobateur quand elle les vit. Ses cheveux étaient une brouillasse, et sa barbe s’y mélangeait.  Des coquilles d’escargot s’y étaient emmêlées. Son manteau semblait lui aussi une mousse et trainait largement ses grands pans sur la terre mouillée sans qu’il s’en dérange. Sa chemise semblait une écorce. Sa tunique et les braies qui couvraient ses jambes étaient aussi tapissées de feuilles et des autres choses que la forêt disperse sur son sol. Il allait sans urgence sur deux petits pieds nus et noirs, s’aidant parfois d’un grand bâton noueux, mais jamais sans gêne. Ses mains également nues étaient noires. Perçant les broussailles de son visage, on lui voyait deux yeux rieurs et des pommettes rouges et saillantes. Il demanda l’hospitalité au verrier et à sa femme dans un parler dont le sens perçait à peine sous les lourds accents de son verbe par trop patoisé. Le verrier lui dit honnêtement qu’il n’était pas le maître des lieux, et qu’il ne se sentait le droit de refuser à personne l’entrée du terrier où ils avaient trouvé refuge. Par contre, il précisait qu’ils avaient quelques sèches victuailles bien à eux, et qu’il pouvait à sa guise en porter à sa bouche. Disant cela, il lui tendit une large tranche de saucisse sèche. Le petit homme de mousse vêtu s’en saisit et tout en la mordant les remercia chaleureusement. L’homme mangea de bon cœur ce que donnèrent le maître verrier et sa femme. Puis il s’assoupit. Quand il se réveilla, le verrier et son épousée repliaient les quelques affaires qu’ils avaient pu sauver de la veille et qu’ils avaient gardées près d’eux dans le trou de rocher. Le petit homme des bois, leur dit, en les voyant prêts à partir : "Min seigneurs ! U’a maingé te s’kô z’avo baillé à mâ ! Vaté avez gavé mâ, la corasse, la guernouille, â vost avez gâté mô bon, mô gentil, et mô tourtout!"
"Mâ bin joie tant chaudes gentillisses que d’avô cheuilri su’ vô ! Et pou vô r’mercier, j’va faire vost souhaïe conf rien!"
Le verrier répondit quand les cailloux des mots du petit homme avaient finis de tomber de sa langue : "Vous êtes bien bon être, sir grenouille, mais il n’est point de choses qui me peuvent manquer, je suis fort en richesse."
La grenouille – puisque c’est ainsi qu’il s’était nommé lui-même et que le verrier l’avait appelé - reprit : "Min bin vouïotter qu’z’avez bin qu’eq souffre, un manque, une dénue ?"
Le verrier reprit : "Une chose nous manque bien, mais pour laquelle vous aurez peu d’empire."
"Dites-z-y touyou, j’peux tou malheu bouter ! Trancha la grenouille."
La femme du verrier pencha la tête : "Nous n’avons point d’enfant."
"Lê tout c’que vô manquer ? Min si peux eilder, vô ravisseriez d’un couillard, d’un gaïo ? Ou d’une  caïenne ?"
"D’un garçon !" dit l’homme. "D’une fille !" Bondit la femme.
"Mais vas-tu t’en taire ragosse !" "Que fera-t-on d’un blanc-bonnet ?"dit l’homme.
"Elle pourra m’aider ! Et je rêve d’une petite !" répondit sa femme. Les voix montèrent et par deux fois la grenouille essaya de les calmer. Il n’y pu.
L’orage avait cessé depuis longtemps de tomber du ciel mais la tempête était maintenant là, au sol, dans la désunion de la femme et de son mari.
"Mâ coissiez vô d’harpouiller ! Coissiez-don’ çô ! Cria le petit homme sauvage."
Rien n’y fit, leurs invectives continuaient, et bientôt ils jetèrent leurs mains en avant, frappant leurs visages tordus par la mauvaiseté, bousculant l’étrange bonhomme couvert de mousse qui eut une dernière phrase pour eux mais dont ils ne firent aucun cas : "Vô osté si méchantes piétails que j’m’on vins faire pour vous dialô d’tour !"
Et il disparut.
Le maître verrier et sa femme finirent par quitter la grotte.
Ils reprirent la route de Verdun en silence.
Et le soir même, comme ils étaient calmés, le verrier vint à sa femme et la connut alors qu’elle se changeait.
 
Quelques mois plus tard elle était grosse, et ce fut pour donner un petit garçon. Il fut appelé Sylvan – celui des bois – car on leur avait donné sa venue par une parole alors qu’ils étaient dans les bois. Le petit garçon grandit dans sa peau blanche. Il avait le visage fin, de longs cheveux bouclés et bruns. Très malin, il apprit à lire avec rapidité. On lui offrit un luth, il maîtrisa l’instrument en quelques semaines et ravit les oreilles de tous. Son fond était bon et vertueux, et sa conversation des plus agréables, des plus douces, et des plus sensées qu’on eut entendues. Son père chaque jour se ravissait de son fils. Son seul étonnement était que jamais l’enfant ne voulait porter le cheveu court et que ses manières étaient parfois trop douces, en tout cas, pour le goût fruste d’homme de four du maître verrier. Parfois, on raillait les longues boucles brunes, et la préciosité du garçon, mais jamais trop longtemps. Car vraiment, l’enfant était aimé de tous. Comme ses dispositions étaient bonnes, dès que Sylvan eut atteint l’âge où cela est possible, son père lui fit apprendre toutes les sciences, et toutes les sagesses, et tous les savoirs qui sont utiles aux hommes. Il savait compter très bien, lire très bien, réciter très bien, et dessiner très bien. Il était également très habile. Et dès qu’il fut assez fort pour tenir la canne – faire le cueillage, rouler sa paraison sur le marbre et souffler – il vint au travail à l’atelier de son père.
Chacun des apprentis fut bon avec lui.
Au début, c’était parce que chacun pensait : qu’il n’aurait pas été favorisé celui qui s’en serait pris à lui, car il était le fils du maître. Et puis, Sylvan fut si bon avec tous, et malin comme un renard parmi eux qu’il fut bientôt considéré comme un ouvrier à part entière. Il fut aimé par les meilleurs, parce qu’il avait leur dextérité, et par les charcagnas, parce qu’il n’allait jamais leur chercher querelle, se refusant à jouer le cobillot. Le soir, il rentrait à sa belle demeure, heureux de retrouver son père, sa mère, la bonne servante Suzanne, le beau jardin, son luth et ses livres ; reprenant là sa journée d’enfant de la fortune où il l’avait laissé.

Le temps passa qui changeait les saisons et après les années, et lui aussi changea. Il grandissait, allant avoir quatorze ans, mais sans pousser des endroits d’où poussent les autres garçons. Il avait toujours été peu viril, et très fin. Il devenait troublant. Ses longs cheveux noirs, bouclés, tous pleins de reflets comme un cuivre qu’on a tapé, cachaient mal désormais une longue nuque fine et blanche, et qui s’appuyait sur des épaules rondes. Ses joues étaient étonnamment roses, et ses lèvres charnues autour de sa grande bouche étonnamment charmante.
Ses mains étaient douces comme le dedans d’un cuir d’agneau. Tant, que certains qui lui serraient la main avaient une petite peine à la lui libérer. Plus les jours passaient et plus la taille lui semblait fine, étroite, quand ses hanches semblaient elles se marquer de rondeurs et ses fesses elles-aussi. Il avait bien vu, alors qu’il se changeait à l’atelier que le dessin de son siège attirait les regards. Une fois, il avait bien senti la main d’un apprenti venir se perdre contre le bas de son dos. Il lui sembla également que, légèrement, sa poitrine s’épaississait elle aussi, et que ses mamelons fonçaient – mais cela, lui seul, et sa servante Suzanne, mais qui n’en disait mot, l’avaient remarqué.
Il avait décidé de ne rien changer à ses vêtements ou à ses manières, et de seulement s’éloigner de ceux qui viendraient trop à détailler comment il était fait. Ainsi, il évitait de se changer trop longuement devant les autres garçons, ou de prendre des attitudes qui lui laissaient bailler son col alors qu’il travaillait. De tous, sauf de Luc, il se dissimulait. Luc était le meilleur des camarades qu’avait Sylvan à l’atelier. Au début de l’été, il avait remarqué lui aussi la métamorphose de Sylvan, surtout depuis qu’ils avaient été se baigner à la rivière, pour faire passer les chauds qu’ils avaient eu en tirant de grosses pièces du creuset brûlant où l’on fait cuire la pâte du verre. Quand Sylvan avait enlevé ses habits d’atelier face à Luc, celui-ci avait pensé en son cœur qu’il était au bain comme avec une jeune fille. Il en avait été troublé, tant, qu’il dut plusieurs fois faire cesser les jeux et chahuts d’avec Sylvan avant que le trouble ne monte trop en lui, comme la sève monte dans la branche, et ne se révèle trop librement.
La première fois, il avait prétexté une fatigue. La deuxième fois, il avait dit à Sylvan qu’on l’attendait au village pour plumer deux paires d’oies.

Mais l’envie venue s’étant appesantie sur lui comme une main lourde, il continuait d’accompagner Sylvan aux roseaux. Et la saison les y aidait, car l’été était cette année-là des plus chauds qu’on n’eut jamais vus en Argonne.
Le soleil brillant au-dessus des doux monts couverts de blé, de prés et de forêts, arrêtant pour des heures entières leurs travaux. Alors ils allaient jouer, il était tous les jours une bonne raison pour aller à l’étang, au ruisseau, ou à la source trouver de la fraîcheur. Plus ils allaient ensemble, et plus Luc oubliait en Sylvan le garçon. Il se comportait au bain avec Sylvan tout comme il se serait comporté avec une demoiselle. Et Sylvan se comportait comme tel. Au plus il le pouvait, au plus il enserrait dans ses bras Sylvan, le chahutait, le taquinait, le gardait contre lui, posait sa main sur sa tête ou sa taille, glissait doucement un pied caressant sous le tronc de son ami quand celui-ci s’étendait dans l’herbe. Il laissait souvent aller sans gêne ses yeux sur le corps de Sylvan, léger, et plein de jolies courbes qui lui rappelaient les fruits que l’on trouve au verger, les pêches, les poires et les abricots. Sylvan aimait à avoir les yeux de Luc sur lui et Luc profitait de plus en plus des moments où dans l’eau ils se croisaient pour frôler Sylvan ou le saisir. Sylvan aussi était attiré par Luc ; comme il était bon, intelligent, et déjà bel individu.




Et alors, un jour qu’ils étaient ensemble à baigner d’eau et de soleil, cachés partout par les roseaux, et que Sylvan plein de défi avait une fois de plus sanglé de ses bras forts à la peau plus foncée le fin corps de Sylvan, Sylvan ne se dégagea pas.
Gardant  ses yeux tendus aux yeux de Luc, il passa ses bras autour du jeune homme, se serra à lui, et  posa ses lèvres sur les siennes. Sylvan sentit en lui monter un chaud, comme si un soudain nouveau soleil s’était mis à brûler au-dessus du premier, et qui doublait la chaleur qu’il y avait sur son corps.
Ainsi, après que leurs yeux se soient depuis longtemps secrètement mis d’accord, puis furtivement leurs mains et leurs pieds par des caresses furtives, mais toujours cachées derrière les excuses d’un hasard pudique, leurs bouches avaient ce jour d’hui commandé au reste de leurs corps qu’il était temps pour eux de s’avouer vaincus l’un à l’autre et de se donner les caresses et les forces qu’ils attendaient. Sylvan s’allongea et Luc le couvrit. Plein de bonheur et de délices ils trouvèrent sans erreur, comme tous les couples d’amants que montrent la nature, le moyen le plus fort de s’unir, en offrant à leurs extrémités et à toutes les parties de leurs corps qui le réclamaient, de s’accueillir et de se sertir les unes dans les autres. Les parties les plus chaudes au fond des plus humides. Quand Luc fut rendu au plus loin de sa saillie et son plaisir, leur étreinte se relâcha et Luc s’étendit. Il sembla alors vivement à Luc que pendant qu’ils s’étaient connus le corps de Sylvan était devenu tout à fait féminin. Sylvan se releva et ils virent que cela était vrai. Il était maintenant fait tout comme une jeune fille, et de parmi les jeunes filles, de parmi les plus jolies.
Il montrait maintenant une belle poitrine – deux jolis globes d’ivoire bien ronds mais tendres et qui prenaient frémissants l'empreinte au toucher. Emmêlés dans ses longues boucles brunes étaient piqués deux tétines vives et charnues – posées sur son torse fin et élancé, au-dessus de la saillie des côtes, au-dessus de son ventre imberbe et lisse et très légèrement arrondi de jeune fille, sous ses épaules rondes couronnées par la petite tête portant son beau visage, fait de ses joues roses, de son large sourire, de ses jolis yeux vifs et marrons, de ses lèvres sanguines et charnues et de quelques taches de rousseur jetées à la volée, qu’il avait déjà garçon, et qui s’étaient légèrement étendues autour de l’arrête de son nez. Une seule chose le rapprochait encore du viril. Savoir, le petit cornet, les légers attributs mâles, pâles et souples, qui saillaient tout au bas de son ventre de jeune fille et qu’il portait maintenant comme une relique. Luc lui dit qu’il était encore plus beau ainsi, qu’il serait toujours beau, et qu’il l’aimerait toujours comme il s’était donné à lui. Puis ils se remirent les habits.

Voulant dissimuler aux gens du village les nouvelles formes de Sylvan, ils ne rentrèrent aux Islettes qu’une fois la nuit venue, bien après que le soleil fut parti dormir derrière la crête qui est à l’ouest de la ville, bien au-delà, au-delà de toute l’Argonne, laissant au noir Saint-Jean-sur-Tourbe, Chaudefontaine ou Moiremont. Sylvan ne fut vu au village mais quand il fut chez lui il ne put dissimuler ce qu’il était devenu. Sa mère et son père se souvinrent alors des paroles de l’étrange homme couvert de mousse, et ils dirent : Voici donc le sort qu’il nous avait gardé, car c’était un génie. Ils avaient élevé un garçon, et voici qu’un jour il leur revenait tourné à moitié en fille – ils disaient méchamment à moitié à cause de la relique de garçon que Sylvan avait toujours au bas de son tronc. Leur rage ne désenflait pas. Le brouillard froid de la honte couvrirait leur famille, ils le criaient maintenant. On les chasserait du village car ils avaient de leurs deux sangs fait sortir un monstre, de cela ils dirent qu’ils étaient sûrs. Avant que qui que ce soit ne le vit d’autre que la vieille et bonne Suzanne, Sylvan fut cloitré dans une chambre sombre et secrète de la grande maison. Puis le matin venu le père dit partout que son garçon avait quitté précipitamment le bourg pour partir étudier auprès d’un maître en Italie. L’occasion était bonne disait-il, il avait dû partir au plus vite pour ne pas voir flétrir sa chance. Le maître était puissant, personne n’alla lui chercher querelle ou question. Soit, dirent les gens des Islettes : le fils est parti de la maison de son père, qu’ y a-t-il de plus normal que cela ?

Seul Luc s’en étonna. Le soir suivant, il se présenta à la porte de la cuisine de la maison du verrier, cherchant la vielle servante Suzanne. La vielle servante raconta à Luc ce qu’il était advenu de Sylvan. Luc confessa la part qu’il avait mise dans la métamorphose du jeune homme. Suzanne vit comme Luc était attaché à Sylvan. Alors, pour l’exaucer, elle lui dit d’attendre caché dans une grande malle d’osier, qui était toujours là, le moment favorable pour qu’elle le mène à Sylvan. Vers minuit, elle vint le chercher et le conduit dans la petite chambre où l’on gardait Sylvan. Sitôt Suzanne partie, ils furent pressants avec leurs mains et avec leurs bouches sur leurs corps ; comme pour chercher à retrouver des chemins sur leur chair qu’ils auraient perdus, et se montrer qu’ils étaient chacun le territoire de l’autre.
Puis ils jetèrent au pied du lit les derniers tissus qui les couvraient et Luc glissa son extrémité la plus gorgée d’humeur et de chaleur dans le repli que Sylvan lui offrait. Il fit ainsi sous la lune et dans des draps comme il avait fait sous le soleil et dans la poussière, toujours autant avide de la croupe et de toutes les carnations de son amant. Il fut ainsi pendant un mois, où par les jeux, les discours, les tendresses et les attentions qu’ils se donnaient, un amour solide comme une barre d’airain forgée s’établit entre leurs âmes.

Mais au bout d’un mois, le verrier, qui s’étonnait de voir son enfant si bon et si plein de joie, et si resplendissant – car l’amour brillait de lui -,  alors qu’on le gardait cloîtré dans la demeure depuis déjà longtemps, se mit à surveiller Suzanne et Sylvan. Or il arriva, au bout de trois soirs qu’il les surveillait, et que leur garde avait été relâchée, qu’il découvrit la malice de la malle. Il attendit encore, et vint un soir surprendre les amants sur leur petite couche. Sylvan fut battu et enfermé encore plus durement. Et Luc, qui l’avait connu, fut chassé des Islettes.

Il ne revint au village que par une nuit froide, pour crier aux pieds des murs de la grande demeure du verrier qu’il serait un jour où il reparaîtrait, et cela pour emmener Sylvan, qu’il appelait sa belle. Sylvan l’avait entendu, le verrier et sa femme également. Sylvan le crut, mais le verrier et sa femme se dirent qu’il était fou et que jamais il ne reparaîtrait.
Sylvan, reclus, était resté bon.
Il était toujours aussi serviable, aussi gentil. Il jouait toujours si bien aller ses doigts sur le luth ou sur la harpe et devisait toujours avec autant de sagesse. Il avait gardé tous ses talents et toute son intelligence. Et puis, au fond de son cœur, il y avait la promesse de retour criée par Luc. La vieille servante Suzanne, qui était seule à avoir encore le droit de servir auprès de lui, voyant qu’il demeurait si bon et si gentil au fond de son tourment, versait souvent de fort grosses larmes quand elle passait auprès du maître et de sa femme qui avait rejeté leur doux enfant, et qui vivaient seuls désormais, reclus également, voutés contre leur âtre. Depuis que Sylvan avait changé en ses formes le maître et sa femme étaient devenus plus mauvais ; plus mauvais entre eux et plus mauvais envers les autres. Le talent du maître verrier avait décru. Le maître verrier ne savait plus tenir ni ses cannes ni ses ouvriers. Ses finances déclinaient. On ne venait plus à lui de Reims et de Châlons. Ses ouvriers se montaient contre lui. Sa femme ne lui souhaitait plus que malheur.

Le malheur arriva pour eux quand un jour, il se présenta aux Islettes une troupe de brigands venus du Nord, de part où la Meuse file. La troupe, à cheval et à pied, armée de lances et de fusils grossiers alla directement à la plus riche maison du bourg : qui était la maison du verrier. Entré dans la demeure, le chef des brigands étonna le verrier en demandant qu’il fasse venir sa fille sur le perron. Le maître se défendit et jura qu’il n’y avait pas de fille en sa maison ; que jamais demoiselle n’était sorti de son sang par son épouse. Il dit ensuite qu’il avait eu un fils autrefois, mais qu’il était parti. Avant que le chef des brigands n’ait soufflé une réponse, le verrier - qui se déplaçait déjà comme un vieillard, même s’il n’était pas vieil homme en âge -, recula pour s’en aller saisir au coin d’un mur une épée qu’il gardait là et assaillir le chef des brigands. Celui-ci, plus leste, plus jeune, plus fort et plus enseigné en l’art du duel n’eut pas de mal à désarmer le verrier en lui frappant la main de la lame épaisse et tranchante de son sabre. Le verrier, les mains nues et désarmées, blessé par le coup de taille qui avait chassé loin de sa main son épée, s’arrêta et reconnut alors dans le chef de la compagnie brigandine Luc, le jeune ouvrier qu’il avait chassé deux ans auparavant parce qu’il avait connu son fils comme amant. Il comprit alors que Luc avait fait selon les mots qu’il avait dits. Le verrier et sa femme prirent peur et s’enfuirent par les bois et plus jamais ils ne furent vus en nulle place d’Argonne. Suzanne, la bonne et vieille servante conduisit Luc auprès de Sylvan. Sylvan avait attendu deux ans son retour. Luc trouva sa belle – car ainsi il l’avait appelée – plus belle et plus ravissante encore pour son cœur que quand ils s’étaient quittés.

Deux ans avait passés, leurs vies, de brigand pour Luc et de cloître pour elle – car elle était sa promise désormais, et elle serait appelée Sylvane, parce que sa venue avait été annoncé à ses parents alors qu’ils étaient dans les bois, qu’elle avait été un garçon, mais qu’elle était maintenant une bacelle - avaient été dures, mais rien pourtant ne les avaient séparés et ils étaient tous deux tout à fait comme quelqu’un que l’on a gardé longtemps sous la terre et qui revoit enfin le soleil au-dessus de lui et son ombre seulement sous lui, et non plus partout autour de lui à cacher le monde à ses yeux, alors ils s’embrassèrent. Luc – qui d’ailleurs ne s’appelait plus Luc mais Lucca désormais, parce qu’il avait été porter ses armes en Italie et qu’il aimait donner à penser qu’il était italien – ayant collé son front au sien lui redit en la prenant contre lui qu’elle était maintenant sa femme, sa toute belle femme, et ils quittèrent ensemble la maison du verrier à la tête des hommes de Lucca qui chantaient car leur capitaine avait enfin retrouvé son amour.

Plus tard, quand elle lui demanda s’il ne serait pas triste avec elle – elle pensait alors au fait qu’elle ne pourrait lui donner d’enfant, puisqu’elle avait encore ses parties de mâle -, Lucca lui répondit qu’elle lui plaisait comme Dieu l’avait fait, car c’était Dieu qui faisait toutes les créatures selon leurs espèces, et ceci quelles qu’elles fussent, qu’elles s’en aillent en marchant sur deux ou quatre pattes,  ou qu’elles se meuvent le ventre au sol, ou qu’elles passent sur la terre en volant ou dessous les eaux en nageant, et qu’autant qu’on voulait en connaître sa part il l’aimait entière. Elle était comme cela, avec beaucoup de fille et un peu de garçon recueilli au creux d’elle. Il l’avait connue différemment tournée, et elle lui avait plu de toujours à force qu’elle changeait. Si elle était heureuse ainsi, il serait heureux aussi. Quant à sa relique, il dit que si elle voulait qu’elle lui soit ôtée ils partiraient trouver un sorcier qui fasse d’elle une femme comme toutes les femmes et que s’ils ne trouvaient pas de sorcier qui sache cette sorcellerie-là, il lui ôterait de sa lame et de ses mains habiles. Mais elle acquiesça à conserver son extrémité car elle aimait qu’il passe sa chair autour et qu’ils continuent tous les bons jeux qu’ils en avaient et par lesquels elle prenait son plaisir.

Pour les enfants à se donner, il lui dit que la vie faisait bien des guerres et bien des malheurs aux hommes et qu’ils trouveraient au bord des routes assez d’enfants sans parents et dans la misère pour avoir auprès d’eux en un an plus de gentils et beaux enfants qu’il en faudrait pour leur faire une famille. D’ailleurs, quand ils auraient fait assez de route pour trouver leurs enfants, ils achèteraient un fief et un domaine pour eux et libèreraient leurs mercenaires – il disait en parlant : nous achèterons, nous libèrerons, car il l’avait beaucoup attendue et il souhaitait maintenant tout vivre et tout diviser avec elle. Et il en fut ainsi.

FIN 

2015-09-20

Deuxième Conte d'Argonne - "Les trois capitaines"

Le soir tombe sur la vallée. Allez! Un deuxième conte d'Argonne...

Bien des murs ont été levés et bien des murs se sont écroulés, depuis que sont passés les jours que je m’en vais conter.

En ce temps-là, les armées du puissant prince de Sedan ravageaient les villes de Woëvre. A pieds, à cheval, casqués et cuirassés, les soldats marchaient derrière leurs capitaines et devant leurs chariots, de pillages en batailles et de batailles en pillages. Beaucoup de ces soldats connaissaient bien la guerre, qui la faisaient depuis longtemps, la suivant comme une vieille compagne. Beaucoup de capitaines aussi connaissaient bien la guerre, ils la faisaient eux-aussi depuis longtemps et ils la savaient donc aussi bien qu’on peut la savoir. Parmi ces soldats qui couraient la guerre ensemble, beaucoup se connaissaient depuis des mois, et parfois depuis des années. Savoir : leurs amitiés étaient fortes. Ainsi, s’il arriva que l’un d’eux vienne à briser sa pique au combat ou à faire rouler sa salade ou son morion – ce sont les noms qu’avaient les casques d’alors – un camarade lui tendait sa lance, ou ramassait le heaume – ce qui est encore un nom de casque – au péril de sa vie, pour qu’aucun d’entre eux ne soit plus dépourvu dans la mêlée. Parmi les capitaines aussi beaucoup se savaient bien. Et parmi tous les capitaines, trois se connaissaient encore mieux que les autres. A dire vrai, ces trois-là étaient bien en tout point comme des frères. Toujours chacun pensait à l’autre. Si deux soutenaient l’un, l’un sauvait les deux autres, et tous les trois s’aidaient. Ils s’aidaient dans les victoires, et ils s’aidaient dans les peines. Mais les victoires étaient alors, pour eux, bien plus nombreuses que les déroutes.

Or il arriva un jour que les armées du prince de Sedan se trouvèrent face à une ville plus solidement fortifiée et moins pleine de poltrons que celles qu’ils avaient visitées auparavant. Cette ville gaillarde se dressait sur une haute colline dominant un cingle – c’est-à-dire une forte courbe – de la Meuse. Toute ramassée sur ses maisons trapues, la cité ressemblait fort à une citadelle. La ville était entourée de solides remparts de pierre grise, flanqués de grandes tours rondes plus solides encore, percées de quatre portes fortifiées – la plus inébranlable s’appelait la porte de Milly, parce qu’elle conduisait à une ville de ce nom. Et puis, tout au centre du bourg, tout au milieu de la dernière enceinte, au milieu des logis de pierre et de torchis blottis les unes contre les autres se dressait une dernière citadelle, une massive église fortifiée, comme si la ville elle-même avait un cœur de pierre.

Au premier jour le siège fut mis devant Dun, ou Dun-sur-la-Meuse – car c’était le nom de la ville forte. Plus âme ne vint à Dun, et plus âme n’en sortit. Passèrent les jours du siège et rien. La ville résistait. Des rives de la Meuse où était le camp du prince et où était son armée, la cité semblait imprenable. Pour sûr, une ruée comme il en avait l’habitude ne viendrait pas à bout d’une telle citadelle. Non, l’assaut de ses cavaliers ne suffirait pas. Le Prince se dit : Il faudrait une ruse, ou faire appeler les sapeurs, pour qu’ils effondrent ces murailles. On essaya les ruses les plus fines. Elles ne donnèrent aucun résultat. On se résolut à faire appeler ses sapeurs. Ils creusèrent des tranchées tout autour de la ville, et, à l’endroit qui sembla le plus approprié, ils creusèrent une galerie sous la terre avançant droit vers le rempart. Au fond de la mine, tout contre les fondations du rempart, les sapeurs iraient s’ils le pouvaient disposer de quoi faire un grand feu, un grand feu dessous la terre. C’était une technique éprouvée. Si le feu fait était assez fort, alors les fondations rouleraient et le mur s’écroulerait. Ces travaux prenaient maint temps. Les soldats et les capitaines le savaient, et parmi eux les trois capitaines aussi le savaient. Alors, en attendant que brèche soit ouverte dans les murs de Dun et que l’on puisse y donner l’assaut, les trois capitaines faisaient atteler chaque matin leur chevaux et partaient chaque matin par monts et par vaux pour occuper leurs jours. Ils couraient du matin au soir – souvent sans trop savoir vers où – chassant dans les bois, pêchant dans les rivières, ou passant par les fermes trouver du vin, un jambon, ou une servante ou autre fille de rien – car chacun sait que dans les guerres, les héritières sont cachées par leurs pères au premier coup de canon – et qu’ils pouvaient alors taquiner et forcer, car ainsi sont les hommes à la guerre.

Mais un jour de promenade, alors qu’ils passaient chevaux au fond d’un vallon, l’un des trois capitaines vit fumer la cheminée d’un châtelet - on a dit que c’était là le châtelet de Fontaines-Saint-Clair, c’est vrai qu’il y eut à Fontaines un petit château, il y a longtemps, il est maintenant détruit. L’âtre fumait or la contrée autour paraissait pourtant avoir été abandonnée. Les masures alentours étaient laissées ouvertes et aucun charroi ne se voyait dans les granges, du foin coupé resté là dans un champ. Les trois capitaines s’étonnèrent et s’approchèrent de la maison forte. Pas un bruit. Entrant dans le châtelet ils eurent la surprise de découvrir trois jeunes et belles femmes qu’on semblait avoir laissées là seules. Toutes trois étaient brunes et vêtues de riches robes de soie. Leurs longs cheveux peignés étaient bellement coiffés. Aucun bijou que l’on voit d’habitude sur les femmes n’était passé à leurs doigts ou pendu à leurs cous. Leur beauté n’en était que plus forte ainsi au plus proche de la nature. L’une filait, l’autre tissait, et la dernière brodait. S’approchant d’elles les trois capitaines virent qu’elles étaient grosses. Ils demeurent un temps interdits devant un tel tableau, puis les trois bêtes qui dormaient dans les corps des trois hommes se réveillèrent. Les trois jeunes femmes étaient enceintes oui, mais elles n’en étaient pas moins désirables. Alors, les trois capitaines décidèrent de passer outre les ordres qui sont dans la bonne religion et saisirent les jeunes femmes pour les posséder. Or il arriva que quand le premier des capitaines eut dénudé et mis sa brune sur le dos pour s’en venir en elle, son vît fut arrêté à l’entrée des chairs. « C’est là Dieu qui fait bon empêchement à mon sort cruel dit alors la jeune femme ! » Le capitaine saisi d’effroi fit un pas en arrière et se signa. C’est alors qu’un de ses camarades, moins pris par la juste foi, vint saisir la jeune femme et glissa sa main en elle, et y pinçant ses doigts il retira de la tendre cachette trois pièces d’or. Puis d’autres vinrent encore, tant et si bien qu’on comprit alors qu’elles n’étaient point grosses mais remplies de trésors. Ils vidèrent les trois bedons et cela fait, s’empressèrent de jouir de la douce place qu’ils avaient libérée. Ceci fait ils s’en retournèrent au vallon. Jamais promenade n’avait été si bien payée se dirent les trois amis. Les trois hommes se donnèrent l’accolade et jurèrent de ne jamais révéler le secret de leur fortune nouvelle. Rentrés au camp à la nuit, chacun mit son or sous son lit et s’étendit sur sa couche.

Le matin venu, le prince fit appeler l’ensemble de ses capitaines. Il devait leur parler. La sape ne donnerait rien. La ville, construite à même le rocher, était inatteignable par sous la terre. Chaque capitaine devait dès lors tenir ses hommes auprès de lui et se préparer à un assaut de la cité par l’escalade, par-dessus les hauts remparts au moyen d’échelles nombreuses. Savoir : c’était alors une méthode très risquée. Après avoir harangué leurs hommes, les trois capitaines se retrouvèrent autour d’un feu et d’une bouteille d’eau de vie. Quand il fut sûr d’être assez éloigné de la troupe pour qu’aucun soldat n’entende les mots qu’il allait dire, Hubert, le plus jeune des trois capitaines dit : à quoi me servira mon or, si je meurs au pied des murailles de Dun? Mes amis, désertons tant qu’il est temps. Avec ce qui forme ma part, j’ai de quoi acheter une belle ferme et de quoi la meubler, et peut-être même, de quoi m’offrir en plus des génisses et un taureau ! Ma femme, qui m’attend au pays les yeux plein de larmes dans notre misérable chaumière me sautera au coup quand elle verra mon trésor. Nous aurons une bien jolie vie désormais ! Oh ! Non mes camarades ! Je ne resterai pas ici une journée de plus ! Et tes soldats ? Répondit Gilbert, le plus âgé des trois. Ils trouveront bien un officier pour les commander à la bataille. Mais alors, moi je serai loin ! Lui répondit Hubert. Hilbert, le troisième capitaine ne dit un mot. Gilbert dit : moi, je vais cacher mon trésor sous ma cuirasse et ne pas en montrer le plus petit denier ! Je commanderai mes hommes comme si de rien n’était, à la bataille et après ! Je n’ai confiance ni dans mes cent soldats, ni dans mes trois valets ! Et pour ne point éveiller leurs soupçons je serai dès demain encore plus économe. Mais je reste auprès de mes hommes. Et toi Hilbert, que vas-tu faire ? Demanda Hubert. Moi, dit Hilbert, je donnerai une pièce d’or à chacun de mes braves, ils l’ont bien mérité. A ceux qui voudront plus, je prêterai une somme juste et à faible intérêt. Puis je m’en vais acheter une grande jarre d’eau de vie, du grain et de la charcuterie pour remplir leurs gosiers au matin de la bataille. Et ce que de mon or, alors il restera, ce sera bien assez pour moi. Ces paroles prononcées, tous allèrent à leurs couches.

Le matin venu, Hilbert et Gilbert ne trouvèrent pas leur camarade. Hubert avait déserté, comme il avait annoncé. Ses hommes étaient désemparés. Ils furent répartis entre les autres capitaines. Gilbert aussi fit selon les mots qu’il avait prononcés. La nuit suivante, en cachette, il bourra de pièces d’or toutes les matelassures de sa cuirasse, puis tapissa d’or le fond de son casque et comme cela ne suffisait pas, il en mit dans ses gants et jusque dans ses chaussures. Au réveil, il enfila son armure avec peine. Chacun de ses gestes était lent et difficile. Mais son trésor était en sûreté. Ce jour-là on fit venir les échelles et on les dissimula non loin des remparts. Le troisième capitaine fit alors ce qu’il avait promis. Il distribua une pièce d’or à chacun de ses hommes d’armes, et leur fit verser un grand verre d’eau de vie. A ceux qui en avait besoin, il prêta jusqu’à dix pièces d’or. On coupa un jambon, et tous reçurent un pain. Le dernier des hommes d’Hilbert était à peine servi quand les trompes sonnèrent la charge. L’armée du prince de Sedan s’élança toutes ses échelles en avant. Les hommes d’Hilbert, affermis par la générosité et la prodigalité de leur capitaine furent plus vaillants au combat qu’ils ne l’avaient jamais été. Ils volèrent aux dessus des hauts murs de Dun. Lui aussi courait après l’ennemi et le frappait comme un lion farouche. Ils furent si vaillants qu’après le combat, il revient à Hilbert et à ses hommes la plus grande part du butin. De l’or, de l’ambre, et nombre d’objets d’argent furent partagés entre ses hommes. Chacun étant riche désormais, beaucoup, le soir même, rendirent au bon capitaine la pièce qui leur avait été donnée ou celles qui leur avaient été prêtées. Parfois même, pour une pièce, Hilbert en reçut deux, tant et si bien que le soir même, il fut plus riche qu’il l’était au matin. Pour l’honorer encore, ses hommes le ramenèrent au camp juché sur leurs épaules. Arrivé aux tentes, Hilbert chercha son ami Gilbert. Il avait été éloigné de son camarade au début de la mêlée féroce. Il ne trouva pas Gilbert autour du feu, il ne trouva pas Gilbert à la table des capitaines, il ne trouva pas Gilbert à sa tente. Il alla trouver les hommes du plus vieux des trois capitaines. Sous la lune, l’un des anciens soldats de Gilbert conduisit Hilbert au bord de la Meuse, dans un champ où les corps des soldats tués lors de la bataille avaient été rassemblés. Le corps de Gilbert gisait là sans tête, des pièces d’or s’échappant de son col égorgé. Gêné par le poids de son or, Gilbert le mal confiant avait perdu sa troupe au premier temps du grand combat. Avec sa belle cuirasse et ainsi isolé, cible de choix, il fut des premiers à tomber. La bande qui lui avait ravi sa tête aurait bien même volé sa cuirasse, ses pièces d’or et ses beaux gantelets si une poignée de soldats toujours fidèles à l’officier sans-tête ne les avaient chassés vers une autre mêlée. Gilbert le fesse-mathieu (le radin) avait été puni. Quand à Hubert, le plus jeune des capitaines, il arriva dans sa chaumière sans s’annoncer quelques jours après la prise de Dun. Il eut passant sa porte la surprise mauvaise de découvrir sa femme haletante, couchée sur sa robe, un jeune bûcheron au-dessus d’elle. Avant même qu’il eut pu esquisser un geste ou dire un seul mot, le jeune bucheron bondissait cul nu, saisissait sa hache et fendait le crâne du jeune capitaine. L’or servit au nouveau ménage.

Et ainsi fut des trois amis, qu’un seul d’entre eux s’en devint vieux péchun (vieil homme).
FIN


PS: Je serai en dédicace à Merlieux, le 27 septembre 2015, puis à Stenay en octobre (les 17 et 18 octobre 2015), puis à Verdun (au salon du livre d'Histoire les 7 et 8 novembre 2015). N'hésitez pas à passer me voir, je fais dessin et je ne mords pas.

2015-09-15

"Le diable chevalier" - conte d'Argonne


Bien des murs ont été levés, et bien des murs se sont écroulés, depuis que sont passés les jours que je m’en vais conter. En ce temps-là, sur la voie des romains qui passe au sud de Verdun, non loin de Saint-Mihiel, il y avait un riche bourg dont le nom est perdu. Au début, ce n’avait été qu’un petit bourg de rien. Mais un gué de la Meuse à proximité, et une pente forte après, en avait fait un point d’étape obligé pour les chariots des marchands passant de Metz à Reims, ou plutôt de Divodurum à Durocortorum, qui étaient alors les noms de ces villes ; ou plutôt les noms que les romains avaient donnés à Metz et à Reims et que certains utilisaient encore, même si les romains avaient quitté la Woëvre depuis plusieurs générations, et qu’on utilisait déjà les noms nouveaux, ceux qui ont été forgés sur les noms des peuples qui vivaient dans ces villes, les Rèmes et les Més. Je le dis, ce fut d’abord une ville très petite, un hameau de rien. Et puis, on avait construit des auberges pour accueillir les marchands et les voyageurs de toutes sortes, puis, des granges pour les chevaux de poste. On avait créé des boutiques pour y trouver tout ce qu’un voyage rend nécessaire. On avait multiplié les tavernes aussi, et mis dedans des gueniches (filles ou femmes aguicheuses), des filles sans fichu aux cheveux, aux robes serrées, découpées dans des tissus qui attirent l’œil et au col ouvert loin sur le devant qui montrent loin la gorge, et qui font aussi partie de ce que cherchent les voyageurs. Bientôt, quelques bons artisans s’étaient installés là, des potiers, des forgerons, des orfèvres, des brasseurs, et la ville avait gonflé de taille. Quand les routes n’avaient plus été sûres du tout – quand les Romains se sont faits moins nombreux – on avait mis des hommes en armes sur des chevaux pour faire des escortes, et ceint la ville de puissants remparts de pierre et de bois pour la protéger des étrangers. Et ils étaient nombreux les peuples inconnus que le destin ou la misère avaient jetés sur les routes de ce temps. Attila lui-même était passé non loin de la Woëvre. On raconte même qu’il avait fait dresser son camp à la Cheppe ; c’était la veille de la bataille des champs catalauniques, la première bataille que le roi des Huns perdit contre les forces jointes d’Aetius le dernier des romains et de Mérovée le premier grand roi franc. D’ailleurs, ceux qui vont à la Cheppe voient toujours derrière le hameau un grand rond de terre, le camp d’Attila, et à côté encore un lieu-dit, l’Ahan des diables, qui vient du nom du cri que poussaient les guerriers d’alors quand ils allaient pour mettre en terre leurs morts.

Mais le roi de cette ville, car à la tête de cette ville était un roi – ce n'était là qu'un seigneur il est vrai, mais tout seigneur dans les périodes troublées est comme un roi en son petit pays – ne craignait pas les Huns. Pas plus qu’il ne craignait les autres barbares d’ailleurs. Il ne craignait pas la foudre non plus. Et il ne craignait pas les maladies ; pas plus celles que donne le froid que celles données par la chaleur des femmes. Il ne craignait pas les loups, non plus, pas plus les ours ou les aurochs qu’il aimait à chasser. Le roi était un bon vivant. On le voyait toujours entouré d’amis, toujours enjoué, à remonter le moral de ses hommes, à féliciter ceux qui le méritaient, à demander des nouvelles de leurs femmes. Il n’était pas du genre à rester en sa maison pour s’occuper de faire aller la cuisine. Il était fier, brave aussi. Sur lui, et sur ses moyens, on pouvait compter sans mesure. Vraiment, le roi était aimé de tous ses sujets. Et il était aussi aimé de sa fille Madine. Madine était un ange, ses qualités étaient nombreuses. Elle était intelligente, drôle, vive, belle, et généreuse. Pour son père, la jeune fille était le plus précieux de tous ses trésors. La bacelle était si maline et si charmante qu’il l’emmenait souvent négocier avec lui le prix d’une escorte à un marchand, ou l’achat de chevaux de poste à la ville voisine. Et même par deux fois déjà, il avait emmené la jeune fille à la chasse. Elle était également aimée de sa mère, la bonne reine Gervinde et de sa jeune servante Marie dont elle était très proche et qu’elle traitait comme une sœur.

Or il arriva qu’un hiver, alors que Madine et son père jouaient à un jeu de pions, qu’on vint annoncer au roi une terrible nouvelle. Un dragon avait été aperçu au-dessus de la forêt voisine. Au matin, le roi fit atteler ses meilleurs chevaux et seller ses meilleurs cavaliers pour la traque de la bête. Ils la découvrirent à midi auprès du rupt, la colline escarpée qui monte au-fond du bois de Kœur . La bête était proprement monstrueuse. Elle accueillit la troupe de chevaliers dressée sur ses pattes de derrière. Elle paraissait bien haute comme un hêtre. Trapue, elle tenait de la martre, du lézard, du blaireau et du crapaud. Elle avait la tête plate comme celle d’une marte, mais couverte d’écailles et de plaques qui lui faisaient comme de la corne sur le dos et aux sourcils. Elle appuyait son gros corps mou sur quatre pattes coudées, comme sont celles que l’on voit aux tortues, avec de grandes griffes noires et tranchantes comme de longs éclats de silex. Sa bouche rappelait celle d’un crapaud, mais était toute garnie de dents pointues et tranchantes, placées entre deux mâchoires musculeuses comme l’on voit aux blaireaux, sur lesquelles la bête faisait aller lentement sa langue poisseuse. Sur ses flancs, pliés, elle portait deux grandes ailes comme sont celles des chauves-souris. Ses yeux étaient d’or, comme ceux que montrent les garrots – les canards blancs et noirs que l’on ne voit apparaître en Woëvre qu’au cœur des hivers les plus rigoureux. Tout autour, la belle futaie de chênes et de hêtres, qui avant coiffait la colline, avait été arnée (ravagée) comme une moisson de rien, tant et si bien que l’on ne voyait plus du beau bois que des jonchées d’essillies (bois inutilisables), branches cassées, tronc arrachés. Le roi donna l’assaut. Quand les cavaliers, armés de glaives et de lances, approchèrent de la bête, celle-ci les accueillit par un cri sinistre un peu à la manière du cri que font les hérons quand ils sont dérangés, mais bien plus fort – fort comme la réunion des plus forts des brames des dix plus gros cerfs qui sont dans la forêt de la Haute Chevauchée – et par deux coups de ses puissantes pattes qui couchèrent les cavaliers. Le roi lui-même, qui les avait joints, fut blessé. On le ramena au château porté par quatre écuyers. Il fut étendu sur sa couche avec l’ordre d’y rester. Un autre assaut fut donné qui emporta les survivants du premier combat. Et la bête ne fut pas même blessée. 

Pendant des mois elle parcourut la Woëvre portée par ses pattes ou par ses ailes, ravageant tout où elle passait. Le commerce décrût. Les paysans fuyaient les campagnes. Tous, même les plus pauvres s’en allaient seuls la binette et le baluchon à l’épaule. Les plus heureux, on les voyait passer avec femmes et enfants, traînant leurs menus chariots sur les routes et conduisant parfois en un bœuf ou un mulet. En ce temps-là, les chars étaient dépourvus de direction et étaient guidées par des sillons profondément creusés dans les dalles de la chaussée et c’est pour cette raison que l’on appelle ces routes des voies à ornières. Il n’y en a plus maintenant. L’hiver vint, les moissons avaient été empêchées, et on vécut au château sur les réserves de l’an passé. La cour s’affamait et se dépeuplait. Les servants et les servantes partaient eux-aussi. Seule restait dans la suite de la princesse Madine sa bonne servante Marie qui refusait de laisser sa princesse esseulée. Pourtant, un valet, le bel Adaric, avait bien proposé d’emmener la jeune Marie de l’autre côté du fleuve, loin en Argonne, où le dragon n’attaquait ni ville ni ferme. Mais Marie avait refusé. Le bel Adaric était loin maintenant. Le château était vide, et froid, parce qu’il fallait bien sauver le bois de chauffe. Les deux jolies adolescentes, pour se donner un peu de chaud, ne quittaient plus trop la chambre et se blottissaient l’une contre l’autre dans la couche de la princesse. En d’autre temps, oui, on aurait bien là trouvé matière à cailleter ou à jaser comme font les pies. Mais tous étaient affamés et plus personne n’aurait trouvé courage à perdre son peu d’énergie en bêtise. 

La jambe du roi s’était remise, depuis le premier combat avec la terrible bête du bois de Kœur. On avait relancé trois assauts, mais aucun n’avait été victorieux et on avait perdu les meilleurs combattants de la paroisse. Pour trouver de nouveaux combattants, le fidèle chancelier du roi eut une idée. Il allait proposer un prix au brave qui viendrait à bout de la bête. On descendit au trésor royal, on y trouva les caisses et les coffres vides de tout écu et de tout denier. Le chancelier et le roi s’enfermèrent pour réfléchir. Le roi ne pouvait proposer de fief, son territoire étant trop petit pour supporter qu’on le découpe pour en offrir un bout à qui que ce soit. Le roi ne pouvait proposer sa couronne, c’était se condamner, lui et sa famille, à abandonner leurs terres et à partir se louer comme gens de rien ou vivre chez un cousin. Le roi ne pouvait donner sa femme, c’était inconvenant. La reine avait près de quarante ans et on ne pouvait offrir la main d’une ragosse (une femme d’âge mûre) à un preux chevalier, cela n’est pas à faire. Mais il pouvait offrir sa fille. Le lendemain matin, on fit mettre en selle tous les postillons, et tous les garçons qui servaient dans les postes. On en envoya à Verdun, à Metz, à Reims, à Sedan, et au-delà même. Il y en eut qui descendirent la Meuse jusqu’à Namur, ou même qui prirent la route de Germanie, portant le message chez les Saxons et les Thuringiens. Dans tout le pays des Francs, dans toute la Germanie, chez les Chattes et peut-être au-delà, on entendit qu’un riche roi, en Woëvre, maître de son petit état, offrirait à quiconque tuerait le dragon qui ravage son pays la main de sa jeune et belle fille. L’idée d’être offerte en gage à un prince inconnu ne séduit pas la tendre Madine, ni sa servante Marie. Mais telle était la volonté de son père, et bonne fille, elle allait s’en contenter. « Peut-être pourrait-elle emmener Marie avec elle ? » pensa la jeune fille. Marie pleura quand elle entendit la nouvelle. Elle courut dans la chambre et embrassa Madine. Pour la consoler, Madine prit Marie sur ses genoux, tout contre elle. Elle caressa lentement la nuque fine de sa servante et peigna ses longs cheveux blonds de ses doigts d'ivoire, sa tête tout contre la sienne. La nuit venue, la jeune princesse fut tendre avec sa fidèle servante, juste comme celle-ci lui demandait. 




Dès le jour suivant, un premier chevalier se présenta devant le roi, demandant qu’on lui indique le repaire du dragon. Il fut conduit au bois de Kœur, qui n’était plus alors qu’une colline décharnée, au sommet de laquelle était un grand nid fait d’arbres arrachés puis entremêlés, sur lequel était couché le dragon. Armé d’une longue pique, il s’élança dans la côté ravagée à l’assaut de la bête. Sa progression entre les troncs couchés et éclatés était lente et difficile. C’est épuisé qu’il arriva aux pieds du dragon, qui n’eut qu’à le pousser mollement à terre avant de planter une de ses longues griffes noires dans le torse du chevalier, perçant sa tunique et perçant son haubert – qui est un genre de cottes de maille hérité des Gaulois – jusqu’à transpercer le buste du malheureux. 

La princesse et Marie apprirent avec peine la mort de ce premier combattant. Une messe fut donnée le jour même, où elles dirent des prières pour le salut de son âme. Elles étaient tristes dans leur cœur, mais au milieu de leur peine, elles savaient aussi qu’au moins, pour un temps inconnu encore, Madine n’était pas donnée et demeurait libre d’époux. D’autres chevaliers vinrent se présenter. Riches ou pauvres, seuls ou en groupe, venus des pays alentours ou de confins inconnus. Aucun ne reçut la main de la princesse, subissant tous des sorts terribles aucun ne semblait capable d’abattre l’affreuse chimère. Le roi commençait à perdre espoir. Mais une nuit, alors que Madine reposait endormie sur le sein pâle de sa servante, l’archange Michel lui apparût. Des mots abstrus pour elle sortirent de la bouche du messager de Dieu, puis Madine enfin comprit les paroles de celui qui commande aux anges. Il disait : « La bête du Kœur est au Diable. Et il arrivera un jour où son maître reviendra la chercher. Guette le signe et alors seulement cache-toi ici, seule. Quand le jour sera venu, demeure encloîtrée sept jours. Et après ces sept jours, seulement après, retourne à ta famille. » 

Madine garda les paroles de l’archange en son cœur. Elle ne se confia ni à sa mère, ni à son père, ni à sa bonne Marie. Jusqu’aux premiers jours de l’été les chevaliers continuèrent à venir et continuèrent à trépasser, dévorés, écrasés, ou jetés en l’air et battus par la bête, qui pour être grosse n’en était pas moins leste. Passa l’été et passa l’automne. L’hiver s’annonça. Plus aucun chevalier ne se présenta. Depuis le printemps la bête était devenue moins farouche. On put retravailler la plaine et tous les roïons (champs fertiles) qui avaient tournés en friches, et faire des réserves de grain, de fruits, d’autres vivres et de bois. Le froid revint. Le bourg s’endormit de nouveau. La cour vécut au ralenti. Or il arriva qu’un jour, rentrant de la lessive, car les buïesses (lavandières), qui habituellement faisaient bouillir le linge pour la cour avaient fui l’année passée, obligeant les deux basselles (vierges) à faire elle-même les travaux de lessive. Elles découvrirent la petite genette qu’elles avaient trouvée dans un bois, et qu’elles élevaient comme un napion (nouveau né) entouré de toutes les tendresses qu’on pouvait donner, dansant et sautant drôlement sur deux de ses pattes. Une genette, même jeune, qui dansait, cela parût fort dialaw (bizarre), à la princesse et à son amie. Madine ne dit mot mais repensa aux paroles de l’archange Saint-Michel. Quelques temps plus tard, on annonçait en ville l’arrivée d’un étrange équipage. Vingt chevaliers, ayant à leur tête un inquiétant cavalier vêtu de noir, et deux fois plus d’hommes à pieds derrière leurs chevaux, venaient de passer les portes de la cité. Après l’arrivée de cette étrange et inquiétante compagnie les signes se multiplièrent. La bonne Madine y fut attentive. Le deuxième signe, elle le vit dans le regard morne et las des hommes de compagnie qui entrèrent dans la ville. Oui, dans les rangs de l’armée qui entrait dans la cité, aucun cavalier ni aucun fantassin ne bomba le torse sur son passage. Aucun homme ne lui fit un petit geste, ou lança à ses camarades une parole grasse pour attirer son attention. Aucun de ces yeux trop vides ne semblait la voir. Or depuis ses treize ans elle avait toujours eu l’habitude du contraire. Il est vrai qu’elle était très belle, et qu’il eut été difficile d’être indifférent à ses charmes, tant de chair que d’esprit. Le troisième signe, elle le vit quand le chevalier et ses hommes vinrent se présenter au roi. Lors de l’audience, l’étrange chevalier ne dit une seule parole, et, exprimant par la voix de son écuyer le prétexte d’une vilaine blessure, reçue dix ans auparavant et l’ayant défiguré, il conserva sous sa capuche une cagoule de cuir brun qui couvrait son visage, ne laissant voir de sa face qu’une bouche aux lèvres rouges et deux terribles yeux gris, de la couleur des gros orages qu’au fond de l’été on voit s’avancer depuis Buzancy vers la Meuse lorsque l’on est à Dun. Madine n’attendit pas de quatrième signe. Elle descendit à la cuisine, remplit de pain, de jambon, et de divers victuailles un sac de lin et remonta dans sa chambre. Elle ferma le loquet de sa pièce et attendit. La nuit venue, au-dessous d’elle, elle entendait la plainte déchirante de Marie qui l’appelait, et les appels de son père le roi, de sa mère la reine, mais aussi de tous les servants et de toutes les servantes qu’on avait envoyés après elle. Alors il arriva selon les mots que l’archange avait prononcés. Chacun au château semblait avoir oublié l’existence de la petite chambre où Madine était recluse depuis peu de temps pourtant. Une première nuit passa. Au matin, elle entendit partir en silence l’expédition du sombre chevalier au visage de cuir, et le soir, l’entendit revenir au son des trompes de cuivre et des tambourins. Une clameur secouait la cité. On avait tranché la tête du monstre et on la ramenait plantée sur une pique. Le chevalier noir avait vaincu la bête. 

Il vint réclamer son dû le soir même mais la princesse avait disparu. Le roi jura qu’on la faisait quérir depuis deux jours déjà, sans qu’aucun - ni maître ni servant - ne put la découvrit. Le sombre chevalier mis à la disposition du roi ses hommes au regard sans fond ni lueur pour qu’ils aident à trouver la princesse. Elle demeura introuvable. Le sombre chevalier était désormais appelé prince, parce que la fille du roi lui avait été donnée – ou plutôt prince noir, parce que son âme était aussi noire que sa tunique - ou prince sans visage, à cause de la pièce de cuir qui empêchait que l’on eut pu voir ses traits. Le prince noir s’était installé avec ses suivants dans une grande hôtellerie non loin de la plus grande porte de la ville. On raconta bien des tristes choses sur son séjour à l’hôtellerie. On dit qu’il avait fait remplir de gueniches (filles ou femmes aguicheuses) toute l’hôtellerie, qu’il les faisait aller les nines (seins) à l’air, et qu’il les distribuait sans plus d’égard qu’un butin sans valeurs à ses soldats. On dit aussi qu’il traitait ces filles comme l’on n’aurait pas traité un quimbe (vieux cheval) qu’on mène à tuer. On raconte encore qu’il donnait à boire à ces pauvres corps et que soudain gentil, il les prenait sur ses genoux, peignait de sa main leur cheveux doucement, prenait leur petites têtes tendrement dans ses mains pour leur donner des caresses et que soudain, quand elles se laissaient aller à lui, étant devenues par ses gestes tendres, gentilles comme sont les jeunes belettes, il redevenait alors très méchant homme et tirait leurs cheveux, ou les bijoux et boucles qu’elles avaient percés dans leurs corps ou les frappait et leur donnait la culeil (en Woëvre, c’est le nom d’une punition que l’on fait aux femmes qu’on trouve mauvaises en poussant fort leur fesses à terre ou contre une chose dure pour les blesser volontairement et les rabaisser). Certains se sont arrêtés là. Et d’autres ont raconté bien pire. Ainsi, on raconte aussi que lui et ses hommes, ne se contentant pas des plaisirs naturels qu’offrent le corps des femmes, avaient forcé plusieurs pauvres filles et deux jeunes garçons d’auberge par la voie que défend la sainte croyance. Certains se sont arrêtés là. Et d’autres ont raconté pire. Certains on dit qu’un soir il avait donné à boire à l’une de ces pauvres filles une boisson mystérieuse, et qu’après, celle-ci avait couru en hurlant, tenant sa gorge, de la bave aux lèvres, et qu’ensuite, enfin calmée, elle avait pris le glaive d’un homme assis dans l’hôtellerie à une table non loin et que tout en chantant une berceuse elle s’était tranché un doigt tout net comme s’il eut été s’agit d’une carotte et qu’au matin, elle n’en avait plus souvenir aucun. Certains se sont arrêtés là. Et d’autres ont raconté bien pire. Ainsi, certains dirent qu’un soir, ayant fait monter deux cusaces (filles ou femmes complètements dépravées, terme plus fort que « gueniche ») à sa chambre pour qu’elles boivent nues, chantent, dansent,  puis se conduisent en lesbiennes devant ses yeux avant qu’il ne les empoigne, ne les secoue, ne les rosse et ne les baise. Et on dit qu'alors, dans l'auberge, quand il avait mit son vit en l'une d'elle, celle-ci avait hurlé qu'on l'a brûlait vive, que son vît était tout comme un tison ardant et qu'elle en mourrait. Deux hommes avait alors aidé à son maintient enfoncé leurs doigts secs dans les chairs rondes, apétissantes et tendres de la femme que leur maître fouillait. Au matin, des filles, on n'en aurait vu de la chambre n’en descendre qu’une et que la pauvre jeune fille était dans un tel état, tant épuisée et blessée, qu’elle n’eut pas assez de force pour retrouver sa couche sans l'aide de camarades et que, terrifiée, elle n'avait jamais demandé après son amie. C’est pour toutes ces raisons que dans la cité, tant que le sombre prince et ses sombres hommes furent à l’hôtellerie, les bonnes gens ne traînaient pas autour de la bâtisse, et empêchaient même leurs enfants d’en passer trop près de peur qu’on les ravisse et qu’on les force, garçons comme filles. Enfin, il arriva qu’un matin, trois jours après avoir occis le dragon, le prince et ses soldats quittèrent la ville. La troupe partit sans bruit, comme elle était venue. Le prince franchit les porte de la ville, sans même se retourner. Comme si la princesse avait disparu de son esprit. Elle n’avait pas, par contre, été ôtée de la mémoire de ses parents et de sa douce servante Marie. Chaque soir, Madine entendait les pleurs de Marie, et les plaintes du roi son père et de la reine sa mère qui montaient des pièces inférieures de la tour où elle vivait recluse. Chaque nuit, les plaintes qui montaient étaient plus fortes, et Madine sentait alors comme une pointe s’enfoncer dans son cœur. Mais elle gardait courage, sachant bien que la semaine achevée, sa retraite finirait et qu’elle pourrait alors retrouver les siens. Or le sixième jour, peut-être parce que Madine avait trop froid, peut-être parce que Madine avait trop faim, ou peut-être parce que les plaintes devenaient pour elles trop dures à supporter, Marie ayant émis face à la lune le souhait de ne plus vivre si Madine ne lui revenait pas, Madine ouvrit la porte de sa chambre et courut se jeter dans les bras de Marie. Sa mère et son père étaient heureux de la voir. Si heureux, que le roi fit tuer et rôtir sur le champ un porcelet. L’un des derniers porcelets qu’on pouvait trouver dans la Woëvre dévastée. 

Madine tempéra son ardeur. Elle lui raconta comment l’archange Michel était venu à elle une nuit et comment il lui avait demandé de rester bien cachée sept jours après l’arrivée du diable chevalier. L’archange le lui avait dit : la goule était au diable, et seul le diable lui-même pouvait arrêter les destructions de son monstre. Marie et la reine se jetèrent face au sol pour implorer le bon Dieu. Puis, après lui avoir donné un baiser, elles l’enjoignirent de retourner dans la chambre. Mais le roi était bien trop fier, et bien trop vaniteux. Poussé par son orgueil au-delà des moyens permis par la bravoure, il fit sonner les trompes et les tambours du lieu pour annoncer le retour de Madine et faire savoir comment sa cité avait su se jouer du Diable. Madine, Marie et la reine qui étaient pieuses et bonnes furent pleines de stupeur. Mais le roi, trop bête et trop fat tel le rodomont plein d’orgueil, n’écouta pas leur appel à la prudence. Le soir venu - c’était la veille du septième jour -, le roi fit redoubler le chant des trompes et des tambours, dresser un grand banquet et arranger un lieu pour la danse, méprisant entièrement les avis des trois femmes avisées. Or avant même que le premier cochon soit rôti la troupe du prince pourtant partie bien des jours avant, entraient de nouveau dans la ville. Ses guerriers bien que peu nombreux ravagèrent la garde du roi. Ils tuèrent tous les hommes en armes du lieu, puis tous les hommes sans arme du lieu, les plus jeunes et les plus vieux. Enfin, ayant fait rassembler toutes les femmes et tous les enfants du bourg ils les passèrent au fil de l’épée, les jeunes filles comme les vieillardes, les garçons les plus solides comme les plus fins et les plus malingres acquets (garçons peu musclés, minets) et jusqu’aux nourrissons. On raconte que le Diable réserva à Marie un sort spécial et terrible. Il fit arracher les vêtements de la pauvre servante. Et, une fois dévêtue, la fit allonger nue sur la table du banquet préparé pour le soir pour y être clouée, sa vie encore en elle, par sept grandes pointes de fer, comme celle que l’on prend pour appointer les grandes portes de chêne des églises ou des granges, et qui font bien deux mains de long, et que mourante, son sang s’échappant d’elle, elle fut forcée tout devant son amie. Avant de partir, le Diable fit mettre le feu à la cité, et quand toute les maisons furent consumées en cendres, il fit affaisser le sol au-dessous la cité pour que plus jamais on ne puisse construire de maisons là et que jamais cette terre ne soit peuplée à nouveau. Toute âme qui était dans la ville périt. Toutes, sauf la belle Madine, que le Diable, son fiancé, fit attacher à l’un de ses étriers pour l'emmener chez lui, dans les gorges de feu où sont les neuf enfers. Le pays devint un marais insalubre, ponctué de trois étangs reliés par une rivière qui fut appelée la Madine, en souvenir de la pauvre princesse, par des gens des collines qui avaient tout vu et que le Diable avait épargnés. 

FIN


2015-09-08

Rhinoceros "rhino poaching" lubok


Il y a tout juste 500 ans, en 1515, Dürer grave un rhinocéros, une référence pour les graveurs du monde entier, un chef d'oeuvre. "L’image est fondée sur une description écrite et un bref croquis par un artiste inconnu d’un Rhinocéros indien (Rhinoceros unicornis) débarqué à Lisbonne plus tôt dans l’année. Dürer n’a jamais observé ce rhinocéros qui était le premier individu vivant vu en Europe depuis l’époque romaine" soutient Wikipédia. https://fr.wikipedia.org/wiki/Rhinoc%C3%A9ros_de_D%C3%BCrer


Nous sommes en 2015.



Et en noir et blanc...


Par ailleurs: Je serai ce week-end en dédicace à Tours! Samedi et dimanche, en compagnie de Tim, et d'autres auteurs, dans le cadre du Festival "A Tours de bulles". Samedi 14h-18h et dimanche 14h-18h. C'est dans le centre ville, place Châteauneuf. Venez nous voir!