2015-03-11

Thomas ou les jours sanglants p.13

Les moines sont jugés...
J'ai vu que ça en gênait certains dans les coms, mais voyez-vous, les abbés rechignent encore souvent, au cours du haut Moyen-Âge, à rendre la justice criminelle eux-mêmes. C'est au Seigneur qu'il appartient de juger, encore, et de mettre à mort, encore plus souvent, les condamnés. Il peut exister un "partage" de justice en la matière, à l'abbé, le procès des moines, au seigneur local, l'exécution des peines. C'est le cas pour l'abbaye de Saint-Rigaud (XIIIe siècle, Saône-et-Loire) qui énonce: "Jean de Châteauvilain, chevalier, seigneur de Luzy et Semur, cède à l'abbaye tous les droits qu'il pouvait avoir sur la justice du village des Sertines, à condition que tout condamné à mort sera livré nu, en chemise et en braies, aux officiers dudit seigneur qui exécuteront la sentence sur les terres dudit seigneur, et se serviront pour gibet d'un orme planté près du chemin qui va du puits de Changy à Saint-Christophe".
Mais les condamnations à morts, à la rigueur, sont peu discutées. Les condamnations financières par contre sont défendues bec et ongle par chacun. Et on a à Coucy l'exemple d'un procès entre le Sire de Coucy Enguerrand III et l'Abbé de l'abbaye de Nogent de l'époque au sujet du partage d'une charette de foin. Le financier intéresse bien plus que le sort des hommes.

8 commentaires:

  1. Chouette une nouvelle planche :). Merci pour le post qui suit et qui répond à la question que j'avais soulevée concernant l'exercice de la justice seigneuriale sur les représentants du clergé. J'ai bien aimé aussi cette réflexion intemporelle: "Le financier intéresse bien plus que le sort des hommes."

    Bonne journée,

    Wakim.

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Je ne sais plus quel historien écrivait à propos de la justice au Moyen-Âge : "la justice est d'abord à l'époque un moyen de montrer et de faire respecter sa propriété".

      Supprimer
    2. Ça me semble un bon résumé pour le peu que j'en sais mais ... c'est pas plus ou moins toujours le cas ?

      Wakim.

      Supprimer
    3. Pour les actions au "civil", le respect des propriétés ou l'indemnisation oui. Mais pour la justice pénale ou pour les grands tribunaux internationaux, on juge au XXe siècle le respect de l'intégrité des personnes, le respect de l'humanité, de la dignité. La personne, le corps physique et l'individu sont pour la justice actuelle des valeurs "en soi", "essentialisées".

      Supprimer
  2. C'est un peu confus tout ça, tout simplement parce qu'il me semble qu'il y a une confusion: le seigneur peut très bien être un clerc, qui aura les mêmes droits que tout autre seigneur (mais pourra les déléguer à un représentant local, simplement parce que M. l'abbé ne va pas se déplacer toutes les cinq minutes pour des broutilles). L'extrait de charte que vous citez témoigne surtout d'une tendance qui tend à s'affirmer à la fin du MA: la seigneurie, c'est un ensemble de droits (qui ont, en effet, tous directement ou indirectement un aspect financier - la dernière phrase est tout à fait juste) qui peut se fractionner pratiquement à l'infini: je peux posséder la moitié de la basse justice et la totalité de la haute justice d'une seigneurie, et je peux même, si j'ai un besoin financier pressant, mettre en gage la moitié de la haute justice pour obtenir un prêt (donc, tant que je n'ai pas remboursé, c'est vous qui toucherez les revenus de cette moitié-là). Que je sois noble, clerc, bourgeois d'une ville, etc., ne change strictement rien à cet état de fait. Visiblement, le seigneur laïc protagoniste de votre charte veut simplement préserver le symbole de sa souveraineté.

    Reste que, même si je possède toute la justice d'une seigneurie, il y a en effet cette limite qui est la justice ecclésiastique, qui concerne à la fois toute affaire dont un clerc est protagoniste ET toute affaire en rapport avec le magistère de l’Église (dogme, sacrements dont le mariage [adultère, etc.]... et versement de la dîme). Mais ce sont deux choses bien distinctes, le titulaire de la justice ecclésiastique (l'évêque dans le cas général) n'ayant pas à ce titre qualité de seigneur.

    RépondreSupprimer
  3. C'est ce que je dis non? Un clerc, comme l'évêque de Laon ou de Noyon est un seigneur au même titre qu'un noble, baron, Sire ou Duc est seigneur et dans les prérogatives, les pouvoirs des seigneurs entre la justice. Mais que cette justice est fractionnable, "déléguable" et qu'elle peut être vendue, aussi, oui.

    Après, quand même, l'immunité et l'exemption des moines aux charges et à la violence des laïcs et à leur justice elle ne semble pas être absolue en Picardie au XIe siècle, au XIIe, XIIIe siècle, bien après le concile de Latran de 1139 sans doute. Je sais que la règle bénédictine, au moins dès Benoît d'Aniane sous les carolingiens appelle cette immunité (et une justice de pairs) mais dans les chroniques on lit pour le XIe que bien souvent les seigneurs locaux passent outre, ou que cette immunité n'existe pas ou n'apparaît pas.

    Le deuxième point est sur la valeur de la dignité et de l'intégrité des personnes à l'époque en matière de justice, vous ne semblez pas le contester.

    Oui, je suis également d'accord avec votre interprétation de la page.

    RépondreSupprimer
  4. Bonjour,

    J'essayais juste de bien distinguer deux choses, le droit et la pratique. Bien sûr que chacun grignote les droits du voisin, mais ça n'en devient pas un droit pour autant. Et de manière générale les clercs ont les mêmes méthodes que les autres, qui sont loin d'être systématiquement violentes - il me semble globalement qu'à retracer cette société comme en situation de violence permanente (ce que nos maîtres qualifiaient d'anarchie féodale), on passe à côté des réels enjeux de pouvoir que recouvre en fait cette impression d'anarchie; et naturellement, les chroniqueurs eux-mêmes clercs ont vite fait de dessiner des chevaliers pillards contre de pieux abbés.
    Concernant l'immunité ou l'exemption, ce n'est pas la même chose que les tribunaux ecclésiastiques dont je parlais (officialités): l'immunité, c'est le fait de placer non seulement une abbaye, mais encore un territoire plus ou moins vaste (et sauf grands ordres plutôt limité : il y a ainsi toute une série d'immunités sur le territoire de la ville de Paris, qui ne couvrent à chaque fois qu'un quartier de la ville) hors des juridictions ordinaires. L'officialité, elle, a des compétences universelles (hors les immunités, justement) sur les causes que je mentionnais plus haut: aucun rapport donc avec la justice ordinaire (civile comme pénale).
    Mais bien sûr, ça ne veut pas dire que le chevalier du coin ne va pas se prendre une épouse plus fraîche que la précédente sans demander son avis à Mgr l'évêque ou qu'il ne va pas faire bastonner un clerc coupable dans son coin sans rien demander à personne. Simplement, il n'en a pas le droit.

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. On est d'accord. Ces notions devaient être encore toutes relatives un noble éloigné du domaine royal, de la trempe des Coucy de plus. C'est ce que je voulais montrer.

      Supprimer